Le système dont Joyce fut victime

Lorsqu’on lit sans filtre ni a priori le récit de l’hospitalisation, de l’agonie, puis du décès de Joyce Echaquan tel que relaté dans le rapport de la coroner Géhane Kamel, on relève facilement le problème systémique en cause.

Son état de santé était grave et nécessitait un suivi régulier, en personne. Des préposés aux bénéficiaires auraient dû venir s’en enquérir régulièrement. Ils ne l’ont pas fait. La personne chargée du suivi de la patiente aurait dû, selon les normes, être une infirmière. Elle ne l’était pas. Le poste était occupé par une candidate à l’exercice de la profession d’infirmière (CEPI) qui comptait moins de quatre mois d’expérience. Celle-ci était à la fois dépassée par la complexité de la situation et débordée de travail.

Elle n’était pas inactive, loin de là. En plus de tenter de regarder de temps à autre, par la fenêtre de la chambre, si Mme Echaquan requiert une aide pressante, elle appelle l’assistante infirmière-chef pour que quelqu’un vienne l’épauler. Elle se fait répondre de se débrouiller.

L’évolution parfois imprévisible des symptômes de la patiente nécessitait la présence plus fréquente d’un médecin. Une fois, le médecin qui devait venir prend une décision de traitement à distance avec des informations de seconde main. Une autre fois, un médecin ne passe qu’en coup de vent. S’avisant d’une détérioration de l’état de la patiente, la CEPI fait appeler le médecin traitant à plusieurs reprises. En l’absence de réponse, elle fait l’appel à l’interphone pour qu’il l’entende où qu’il soit dans l’hôpital. « La CEPI a été laissée à elle-même et les chances de survie de Mme Echaquan s’amenuisaient, minute par minute, écrit la coroner. C’est finalement une préposée aux bénéficiaires d’expérience qui prendra l’initiative de forcer le transfert à la salle de réanimation. » Mais ce sera trop tard, et on constatera le décès.

Affirmant qu’il s’agit d’une « mort accidentelle », la coroner ne tourne pas autour du pot le plus important qui soit : si l’hôpital avait disposé de personnel en nombre suffisant pour se conformer à ses propres normes, si l’intervenante pivot avait été une infirmière plutôt qu’une novice, Joyce Echaquan serait-elle encore parmi nous, entourée de ses sept enfants ?

Sa réponse est oui. « La situation clinique aurait pu être réversible », écrit-elle, si les lacunes observées avaient été comblées. Oui, mais. C’est la surcharge de travail, ont plaidé les intervenants. Un mois avant le drame, une infirmière avisait son chef de service qu’elle refusait désormais d’agir à titre d’assistante aux soins infirmiers car, résume la coroner, « elle n’a pas le temps d’encadrer adéquatement les CEPI et que, à ce rythme, sans les effectifs nécessaires, la santé des patients pourrait être compromise ». Message prémonitoire s’il en est.

Dans sa brève conclusion, Me Kamel établit l’ordre d’importance des problèmes ayant contribué au décès. Ils sont d’abord de nature médicale : d’une part, avoir forcé la patiente à rester en position couchée alors qu’un médicament antisevrage pouvait avoir un effet secondaire que la position assise aurait pu éviter, et, d’autre part, l’absence de surveillance adéquate qui aurait pu — ou dû — remédier à ce problème.

Puis, cette phrase : « Le racisme et les préjugés auxquels Mme Echaquan a fait face ont certainement été contributifs à son décès. »

En quoi ? Les propos blessants et racistes que nous avons tous entendus sont évidemment condamnables et appellent des sanctions. En fait, c’est pire que vous ne le pensez. « Une fois son décès confirmé, raconte la coroner, des témoins civils entendent le personnel soignant exprimer un soulagement que cette patiente ne soit plus un inconvénient. Ils diront avoir entendu : “Les Indiennes, elles aiment ça se plaindre pour rien, se faire fourrer pis avoir des enfants. Pis c’est nous autres qui paient pour ça. Enfin elle est morte.” » À vomir.

La patiente fut, en ce sens, victime de racisme. Mais les propos ne sont pas clairement liés à la détérioration de son état de santé.

La coroner fait référence à un autre facteur. Le lendemain de sa prise en charge, un gastro-entérologue pose l’hypothèse que l’agitation de la patiente est due à un sevrage. Elle serait en manque de cannabis et de narcotiques. Pour Me Kamel, il s’agit là d’un préjugé raciste. C’est sur la base de ce préjugé qu’un calmant aurait été incorrectement prescrit. C’est ce médicament qu’il ne fallait pas consommer en position couchée.

Pourtant, questionnée par le personnel soignant sur sa consommation, Mme Echaquan précise, selon les notes au dossier, « consommer du “pot” trois fois par jour et plus » sans toutefois avoir eu de symptômes de sevrage. Bref, la conclusion de la coroner selon laquelle les préjugés racistes ont contribué au décès n’est fondée que sur une présomption : en estimant qu’elle était en manque, le personnel soignant a fait preuve d’un préjugé raciste. Mais si la patiente avoue une forte consommation quotidienne de cannabis — car le personnel vérifie auprès d’elle —, peut-on vraiment les accuser de fabuler ?

Ayant tous ces faits en main, Me Kamel a choisi de créer l’événement en pointant un coupable : le refus du gouvernement Legault de reconnaître le concept du racisme systémique.

Certes, elle a trouvé du racisme chez le personnel présent lors des dernières heures de la vie de Joyce Echaquan. Du racisme inadmissible. Ce qui répond à la définition d’une culture de racisme. (Et du mépris. Une des personnes en cause affirme qu’elle aurait été aussi dure envers une mère assistée sociale qu’elle l’a été avec sa patiente autochtone. Malheureusement, on la croit.) Mais le système qui a coûté la vie à Joyce a un autre nom. C’est le système de santé. Son sous-financement chronique. Ce sujet aurait valu, il me semble, d’apparaître en tête de liste des recommandations.

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