Une vraie crise post-Brexit

La semaine dernière, le gouvernement britannique a appelé l’armée à mobiliser des centaines de soldats au volant de camions-citernes militaires pour pallier de graves pénuries d’essence, un peu partout au Royaume-Uni. D’autres secteurs ont également affiché des ruptures de stock, notamment dans l’alimentation. Pharmacies et hôpitaux craignent à leur tour pour l’accès aux médicaments.

Longtemps annoncée, mais jamais clairement visible, la crise économique causée par le Brexit est-elle finalement arrivée ? Ces pénuries sont-elles un effet à retardement de la rupture avec l’Europe, comme le martèle le chef de l’opposition travailliste, Keir Starmer ?

Certes, les causes ne sont pas strictement nationales : la pénurie de main-d’œuvre (cause immédiate, mais non unique, de ces ruptures de stock) est un sujet complexe, discuté un peu partout en ce moment. La COVID-19 a frappé le monde entier, avec des effets économiques partagés (même inégalement).

Mais c’est bien au Royaume-Uni — pas en France ni en Allemagne — qu’on a vu, la semaine dernière, les files se former aux stations-service et toutes ces allées vides dans les supermarchés. Il doit y avoir des facteurs aggravants, spécifiques… le Brexit est le premier suspect.

Le premier ministre Boris Johnson lui-même, opportuniste de grand talent qui entretient un rapport versatile avec la vérité, l’a admis à la veille du congrès annuel du Parti conservateur, en cours depuis hier à Manchester.

Cette réunion du parti au pouvoir coïncide avec la pire crise depuis la sortie de l’Union européenne, le 1er janvier dernier. Oui, a-t-il dit, le Brexit a quelque chose à voir avec le fait que c’est plus grave en ce moment au Royaume-Uni que sur le continent. Mais ce n’est qu’une « crise d’ajustement », promet-il. 

   

Retour ironique des choses : jusqu’à il y a un an, on utilisait une expression de fin du monde — « Brexit dur » — pour désigner la catastrophe appréhendée des pénuries de nourriture et de médicaments ainsi que de longues files de camions et de voitures, qui devaient se produire sans accord commercial post-Brexit avant la date d’effet de la sortie.

Il y a eu, oui, une sorte d’accord minimal in extremis entre nouveaux divorcés, qui ne couvrait pas tous les secteurs… mais qui a permis que le ciel ne tombe pas sur la tête des Britanniques au 1er janvier 2021.

Neuf mois plus tard, les voici bel et bien, ces queues et pénuries annoncées par les alarmistes de l’anti-Brexit… Ici, on a parlé d’un problème de transport, plutôt que de disponibilité de l’essence. C’est juste. Mais là, revoici le Brexit (combiné avec la COVID-19).

Le Brexit avait entre autres pour but, selon ses défenseurs, de diminuer le nombre d’étrangers sur le marché du travail national. Les Européens de l’Est, par exemple, étaient très présents dans les services, le commerce, mais aussi dans l’alimentation et les transports.

Depuis un an et demi, les routiers étrangers ont déserté le pays. En raison des confinements et des restrictions de déplacements, de nombreux chauffeurs sont rentrés chez eux — en Pologne, en Bulgarie — et ne sont jamais retournés au Royaume-Uni.

Certains ont trouvé du travail dans leur pays, mais d’autres — qui seraient bien revenus — n’ont pas pu, faute de visa et à cause de la fin de la libre circulation. On n’a pas, entre-temps, trouvé la main-d’œuvre de substitution : soit que les Britanniques censés les remplacer n’étaient pas intéressés, soit qu’ils n’ont pas pu se former à temps, en raison des confinements.

Résultat : selon l’Office national des statistiques, il y aurait eu 16 000 conducteurs de poids lourds en moins au Royaume-Uni entre mars 2020 et mars 2021.

Depuis une semaine, Londres s’est résolu à modifier sa politique d’immigration. Dans les trois prochains mois, on accordera jusqu’à 10 500 visas de travail provisoires (5000 pour des routiers, 5500 dans l’industrie avicole).

Un palliatif de court terme, dans l’espoir que le gouvernement pourra maintenir sa politique qui est de former en priorité des salariés britanniques à ces jobs-là… à la place d’une main-d’œuvre étrangère qui souvent acceptait des conditions de travail pénible et mal rémunéré.

Mais attention : « La solution n’est pas de rouvrir le robinet d’une immigration incontrôlée », a averti Johnson dans une interview à la BBC. « Nous prendrons des mesures prudentes, y compris une immigration limitée, comme le ferait tout gouvernement sensé. »

  Tout cela sur fond de transformation — vraie ou fausse ? — des conservateurs en sociodémocrates dépensiers, nouveaux apôtres de la hausse des salaires et des dépenses publiques.
 

Le congrès de Manchester doit approuver la plus importante augmentation des impôts en presque un quart de siècle : l’équivalent de 20 milliards de dollars supplémentaires, à lever tout de suite pour financer les promesses qui ont permis aux conservateurs, en 2019, d’aller voler aux travaillistes des millions d’électeurs dans le nord et l’est du pays.

Mirage économique, opportunisme réversible ou transformation durable ? Les conservateurs britanniques restent convaincus que le Brexit est ce qui est arrivé de mieux au Royaume-Uni depuis plusieurs décennies. L’Histoire le dira.


François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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