Pas de réconciliation sans vérité

Cette semaine a eu lieu la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. C’était aussi, chez les Autochtones, la Journée du chandail orange, en souvenir de ces milliers d’enfants internés dans des pensionnats ou qui y ont étudié. Certains y sont morts.

Pas de réconciliation sans éducation

On le sait : le concept de racisme systémique fait en ce moment débat, tant dans l’espace public et dans la vie politique que parmi les universitaires et les intellectuels.

Je n’entre pas ici dans ces controverses souvent complexes, mais je soutiens que personne (ou presque…) ne niera que, s’agissant des Autochtones du Canada, nous sommes bel et bien en présence de ce qu’il faut bien appeler un racisme systémique. Celui-ci, ce qui laisse sans voix, s’est notamment incarné dans des institutions d’éducation et a été nourri par elles.

Il n’en reste pas moins que la solution à ce racisme systémique et à ses effroyables conséquences passera nécessairement par l’éducation. En fait, il n’y aura pas de véritable réconciliation sans elle.

Cela demandera beaucoup d’efforts, de travail, d’écoute et de bonne volonté.

Il faudra par exemple tout mettre en œuvre pour que les jeunes Autochtones soient scolarisés, et pour cela qu’ils soient accueillis dans une école, un cégep ou une université qui leur assurent des conditions de vie et d’apprentissage optimales. C’est un gros chantier, que je laisse volontiers aux plus savants que moi.

Il faudra aussi défaire ces innombrables préjugés qui circulent hélas encore dans l’opinion et qui sont autant d’obstacles à une véritable réconciliation. Sur tout cela, je laisse de nouveau la parole et les décisions aux plus savants que moi.

Il faudra revenir sur le curriculum que l’on a enseigné. On y verra des horreurs, dont un récent article publié dans la section Espaces autochtones de Radio-Canada donne un aperçu.

Il faudra enfin dessiner le curriculum que l’on doit enseigner. Cette fois, sur cette question de curriculum, je pense avoir quelque chose d’important à dire qui concerne l’université.

Pas d’éducation sans vérité

Les visions du monde que les traditions autochtones ont construites, leur compréhension et leur connaissance de la nature, des animaux, des plantes et de leurs usages, tout cela et bien d’autres choses encore méritent sans aucun doute d’être connus et enseignés. On y apprendra même parfois des choses insoupçonnées. On y verra aussi s’incarner ce que faute de mieux j’appelle une spiritualité, qui a elle aussi des choses importantes et inspirantes à nous dire.

Je crains toutefois que, dans ce bienvenu et même nécessaire mouvement d’ouverture et de reconnaissance, un terrible et désolant mouvement, à l’œuvre dans le monde intellectuel et universitaire depuis trop longtemps déjà, ne conduise à un relativisme qui nie la spécificité de la science, sa nature, son importance, et ne confonde cette spiritualité avec du savoir scientifique. Il faut savoir que ce mouvement relativiste et obscurantiste, en grande partie issu du postmodernisme, a causé un tort immense à de nombreux domaines universitaires, parmi lesquels la sociologie et la philosophie, sans oublier l’éducation.

Dans tous les cas, la raison, la science, la vérité, l’objectivité sont données comme d’arbitraires constructions sociales au service des dominants, habituellement des hommes blancs occidentaux.

Ces croyances n’ont pas causé de grands torts qu’à la vie intellectuelle : elles ont aussi eu des conséquences pratiques souvent désolantes, entre autres en minorant la place qu’on doit faire dans l’action et en pratique aux faits et aux données probantes. Elles ont aussi alimenté un scepticisme non fondé et désolant envers le savoir et ont même alimenté le complotisme.

Entre autres nombreux exemples, dans cette famille d’idées professées à l’université (j’insiste…) et qui ouvre toute grande la porte aux pseudosciences, on a, comme un philosophe suédois appelé Sven Ove Hansson l’a longuement documenté, promu comme vraies des prétentions des adeptes du paranormal ; mis en question le consensus scientifique sur le sida, ses causes et son traitement ; promu la « théorie » créationniste de dessein intelligent contre celle de l’évolution ; contesté la réalité du réchauffement climatique ; et j’en passe.

Je m’inquiète pour rien ? Je l’espère. Mais voici ce qu’on lit sur la page d’un projet de recherche en cours sur les Autochtones (Decolonizing Light) que je vous invite à visiter : « Plus encore que les autres sciences, la physique est un champ dominé par les hommes blancs, et donc un miroir des schémas coloniaux et des inégalités sociales. Malgré ce fait, la physique est considérée comme une science “dure”, déconnectée de la vie sociale et de l’histoire géopolitique. Ce narratif constitue et reproduit les inégalités, ce qui se reflète dans la sous-représentation des femmes, des personnes racisées et des peuples autochtones en physique. »

Mon avis est qu’en repensant le curriculum, il faut faire très attention à ne pas substituer à un narratif erroné qui était conforme à l’idéologie d’une époque un autre, lui aussi dangereusement erroné, qui serait conforme à l’idéologie et à la rectitude politique de la nôtre.

De la lecture

Frances Widdowson, Indigenizing the University : Diverse Perspectives, Frontier Centre for Public Policy, Winnipeg, 2021.

Plusieurs positions y sont exposées. Celle que je soutiens l’est notamment par Massimo Pigliucci et par James Trefil.



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