Devenir grand

Les révolutions naîtront de l’inconfort. À Montréal, vendredi dernier, vous dénonciez l’injustice climatique dont vous ferez les frais.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les révolutions naîtront de l’inconfort. À Montréal, vendredi dernier, vous dénonciez l’injustice climatique dont vous ferez les frais.

Mon B,

Régulièrement, tu me demandes pourquoi on fait tout ça, pourquoi les jeux de pouvoir, pourquoi cette fascination pour les Rolex et la croissance TSX, pourquoi plastronner alors que nous sommes si petits sur notre minuscule caillou dans l’univers. Tu oscilles entre l’enfance et les questions philosophiques, mais demain tu seras un adulte au sens de la loi. Pas celle de la biologie, qui situerait davantage la maturité de ton cerveau à 25 ans, mais celle des hommes qui te rend responsable de tes gestes. Pour ma part, je pense depuis longtemps que tu es une vieille âme. Bien plus sage et immense que ta charpente de doux géant le laisse voir. Tu as saisi l’essentiel, la rareté et la singularité, deux natures fragiles, des espèces menacées.

Pour tes 18 ans, tu souhaitais aller aux Retrouvailles Osheaga avec moi. Une façon de tout oublier, de s’éclater sous les étoiles en dansant au son de Soran ou de JJ Wilde. Nous serons chassés à 23 h ; Saint-Lambert sommeille. Tu as payé 10 $ pour acheter un autocollant « Fuck Saint-Lambert ». Ma banlieue d’adoption est devenue un symbole d’éteignoir pour ta génération. Vous avez raison. Je doute que les révolutions émergent du confort pavé entre 17 h et 21 h. Elles naîtront dans les rues de Montréal, comme vendredi dernier, en plein jour, paralysant l’économie et le trafic. Vous étiez des milliers à faire la grève et à réclamer une justice climatique.

Moi, je lisais Pompières et pyromanes, le dernier essai de Martine Delvaux. C’est une courtepointe de textes puissants sur notre monde qui flambe, un chant triste adressé à sa fille qui a ton âge et celui de Greta Thunberg, avec des mots brûlants d’actualité. Tu as besoin de t’entourer pour aller au front. Et si ce livre s’adresse à ta génération, au fond, il dénonce la mienne et celles qui la précèdent.

Nous vous faisons honte. Un jour, c’est sûr, vous mettrez le feu aux poudres.

 

Tu connais ma hantise du feu (j’ai vécu l’incendie qui dévaste tout), et lire cet essai fort bien ficelé m’a fait retrouver cette odeur de suie à une plus grande échelle encore, celle de notre petit caillou tout entier.

Ne tuons pas la beauté du monde

L’autre jour, je t’ai expliqué qu’il y a plusieurs façons de se battre. Certains écrivent des livres, organisent des manifs, brandissent le poing. D’autres, comme toi, s’approchent du sujet, le transposent en images. Ton langage est muet et universel. Nous avons besoin de beauté, de silence et de lenteur pour traverser cette crise aussi. Tes photos me parlent. Comme les poèmes de Michel Garneau. Tiens, celui-ci que je t’offre pour tes 18 ans…

« tout à fait délicatement je meurs tous les jours

et je vis comme jamais j’avais jamais pensé

qu’on pouvait vivre et que l’extase soit quotidienne

et que j’en étais responsable

que son bonheur n’a pas vraiment de circonstance

qu’il faut tout prendre

le noir et toute la lumière

toute la fleur et toute la force de l’âge

toute la blessure et toute la cicatrice

toute la vie et toute la mort

nous sommes tous enfants de cette eau qui chante

et puis qui s’abolit dedans la source »

Il me semble que tu peux te perdre et te retrouver dans ces mots.

Il y a aussi Delvaux qui cite le jeune écrivain Édouard Louis : « L’art doit rendre le monde insupportable, en montrant à quel point le monde l’est dans la réalité, et c’est en montrant à quel point il est insupportable qu’on peut donner l’énergie et l’inspiration aux autres pour le rendre plus supportable, plus beau. »

Le problème, c’est notre incapacité à imaginer une autre façon de faire

 

Martine Delvaux s’adresse à sa fille dans son brûlot incendiaire, mais elle vous parle à vous tous, la génération Z : « Vous dont la génération est affligée par la dépression, l’anxiété, selon les spécialistes. On préfère vous penser capricieux·ses plutôt que d’admettre qu’on ne veut rien entendre de vos cris. De vos demandes. » Est-ce que nous accepterons de covoiturer, de sacrifier les voyages à Cuba et de manger du bacon végane pour que vous ne soyez pas en train de frire dans 30 ans ? Nous sommes de sinistres dopés à la vitesse et à l’ivresse d’une supériorité bien temporaire dans la grande chaîne de la vie. Mais surtout, nous nous distinguons par notre bla-bla-bla, comme le soulignait Greta Thunberg cette semaine à Youth4Climate : « Nous ne pouvons plus laisser les personnes au pouvoir décider ce qu’est l’espoir. L’espoir n’est pas passif. L’espoir n’est pas du bla-bla-bla. L’espoir, c’est dire la vérité. L’espoir, c’est agir. »

À sec

Je vais mettre un chapelet sur la corde à linge pour ne pas manquer d’eau. Mon amie Andrée lave son linge avec l’eau de sa vieille piscine hors terre et arrose son jardin avec l’eau de l’étang. L’eau de sa source, toujours fidèle depuis 40 ans, s’est tarie soudainement à la fin de cet été trop sec. Elle utilise son siphon à toilette pour faire ses brassées. Je l’ai surnommée « la Donalda du Pinacle ».

Après le feu, j’ai peur de la sécheresse. On m’a demandé récemment quel serait un créneau d’avenir ? Je miserais sur les toilettes sèches et la lavande, toutes deux très économes en H2O et complémentaires. Le déni n’est pas mal non plus comme créneau, avec quelques glaçons et un trait de Campari.

Photo: Andrée Chevrier Laveuse manuelle, circa été 2021

Comme Martine Delvaux, je me demande quelle couleur aura la fin du monde. Sa fille ne veut pas d’enfants. Tes amis et toi êtes plutôt dubitatifs ou catégoriques sur la question. Ton copain Yudé m’a confié : « Moi, j’attends d’avoir 30 ans et de voir dans quel état sera la planète avant de décider. » Sage. Réaliste. On vous demande d’être les pompiers dans l’histoire. Et pour l’espoir, je ne te parlerai pas du GIEC, ces experts mondiaux sur le climat qui utilisent des mots comme « irréversible » ou « méconnaissable ».

« Tes ami·e·s et toi vous êtes en deuil de l’avenir », dit Delvaux à sa fille. Voilà ce qui me désole (désespère ?) le plus. Les puits seront peut-être à sec, mais mon cœur, jamais. La tragédie ne sera pas seulement grecque, elle sera parfaitement inhumaine. Voilà une bien curieuse façon de devenir adulte dans un monde adulescent qui refuse ses responsabilités, alors que le GIEC stipule qu’à peine une fraction du réchauffement observé depuis le XIXe siècle tire son origine de causes naturelles. L’homme est une invention surnaturelle. Puissiez-vous agir sans bla-bla-bla.

Mamou

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | La famille parfaite?

Tu es entré dans ma chambre alors que je venais de visionner Le guide de la famille parfaite, de Ricardo Trogi (scénarisé par Louis Morissette, Jean-François Léger et François Avard).

« Ça va maman ? »

Je pleurais à chaudes larmes. Cette histoire d’ado submergée par la pression qu’on lui fait subir et l’impression de ne jamais être capable de soutenir les attentes m’a peinée. Morissette est fabuleux en père dépassé qui fait tout ce que le système attend de lui. Comme le dit sa blonde, qui a pris des photos durant la remise de diplômes de la maternelle (avec mortier) de leur petit Mathis : « Des fois, moi aussi, je trouve ça too much. Mais tout le monde le fait ! »

J’ai eu mal pour vous, pour tout ce qu’on tente de vous inculquer comme valeurs — performer, briller, péter plus haut que le voisin —, alors que les fondations sont inondées et que la bâtisse est en feu. Très bonne synthèse de notre époque de parentalité Instagram qui tente d’étouffer la culpabilité par la suractivité, les psys et les bébelles. Sur Netflix. bit.ly/3kTRCTh


Aimé le texte du journal The Guardian sur Greta Thunberg (25 septembre 2021). On découvre son parcours et sa transformation comme jeune adulte, écomilitante Asperger : « Je suis peut-être naïve parce que je suis très jeune, dit-elle. Mais parfois la naïveté et les enfantillages sont une bonne chose. » Les photos artistiques de Marcus Ohlsson sont superbes. Huile végétale et peinture noire pour simuler le pétrole dégoulinant sur sa tête.
bit.ly/3inZeMq

Reçu le livre Une vie sur notre planète, de David Attenborough, 95 ans et toujours aussi ému par cette planète à la biodiversité menacée qu’il parcourt depuis 1952 comme animateur à la BBC. Netflix a adapté le livre à l’écran l’automne dernier. Et Attenborough nous compare aux habitants de Prypiat, en Ukraine, à trois kilomètres de la centrale de Tchernobyl. Le film débute dans cette ville fantôme désertée en catastrophe. « Aujourd’hui, nous sommes tous des habitants de Prypiat. Nous menons notre vie confortable dans l’ombre d’un désastre dont nous sommes responsables. »

Le livre montre l’évolution de la population depuis 1937 et la diminution proportionnelle du monde sauvage, mais il offre une vision de l’avenir dans sa deuxième moitié. Il nous faudra revoir beaucoup de choses, à l’instar de la Nouvelle-Zélande qui a abandonné le PIB comme critère de succès économique pour le remplacer par les trois P : profit, personne et planète. bit.ly/3usF1tv ; bit.ly/3m83Gjs



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