Être sur son X

Moins de 60% des Canadiens ont voté lundi.
Photo: Getty Images Moins de 60% des Canadiens ont voté lundi.

Au fond, c’est le grand leurre des démocraties : on vous tend un bulletin de vote et vous avez l’impression de disposer de la destinée d’une nation tout en faisant du surplace. Le statu quo est une posture extrêmement réconfortante, surtout lorsque les changements vous sont imposés à la mitraille sanitaire depuis 18 mois. Je suis ressortie du bureau de vote — par anticipation, car une anxieuse anticipe toujours — avec un léger dépit, certaine de remporter mes élections. J’ai voté « stratégiquement », mais pas comme M. Legault l’aurait souhaité. Il n’y avait même pas de candidat vert dans ma circonscription, ce qui aurait été un choix logique n’eût été les réponses désolantes de Mme Paul sur le statut distinct du Québec.

Je n’ai pas eu l’impression de choisir, j’ai voté « contre » en détestant mon choix. J’étais sur mon X sans y être. J’ai beaucoup réfléchi à la notion de choix depuis ce X. Si parmi les grandes injustices de la vie, on ne choisit pas la géographie de son atterrissage, ni sa famille, ni la grosseur de son nez, on ne choisit pas beaucoup plus, du reste, sauf entre la crémeuse ou la traditionnelle.

J’ai beaucoup apprécié la question de la députée solidaire Catherine Dorion au ministre des Transports, François Bonnardel, la semaine dernière : pourquoi la CAQ a préféré « choisir » le 3e lien plutôt que les garderies (sous-entendant que la CAQ incitait à voter pour les conservateurs qui déchireraient le chèque de 6 milliards destiné aux CPE) ? « La CAQ devait choisir entre les gens, les familles, et le béton. Elle a choisi le béton. Pourquoi ? » La réponse du ministre, en résumé : les sondages ; c’est M. Tremblay, de Lévis, qui a choisi le troisième lien.

Le peuple, c’est vous et moi. Le peuple se tire dans le pied et ne fait pas le premier lien, celui entre l’environnement, l’auto solo en VUS et les politiques à courte vue, celui que tout politicien devrait mettre en avant sous forme de vision d’avenir si nous en avions un.

Entre la peste et le choléra

Dans un texte sur le libre arbitre, le désir et la liberté publié dans le dernier magazine Nouveau Projet consacré au choix, la dramaturge Évelyne de la Chenelière mentionne un subterfuge employé par tous les parents. Lorsqu’elle ordonne (je sais, on ne dit plus ça, on suggère, on incite, on négocie, on perd beaucoup de temps aussi) à son enfant d’aller se coucher, elle le laisse choisir le pyjama, une façon comme une autre de lui redonner du pouvoir.

« À bien y penser, c’est annoncer au condamné à mort qu’il peut choisir entre l’injection létale et la chaise électrique. » Ou pour ceux qui ont vu le film Le choix de Sophie, choisir entre l’enfer ou les gémonies, entre son garçon et sa fille.

Ce qui nous guette peut-être surtout, dans un monde où les possibles sont illimités, c’est une superficialité généralisée

 

Sans aller jusqu’au supplice ultime, voilà où à peu près toutes mes élections m’ont menée : choisir entre la peste et le choléra. Mais pendant ce temps, la maison brûle. Vous avez le choix des armes — épée en plastique, arrosoir en métal — , mais pas de la bataille. Et le plus grand combat à mener s’adresse à l’inertie.

Moins de 60 % des Canadiens ont voté lundi. La balance du pouvoir est ailleurs, dans cette masse inaudible qui fait le choix de s’en laver les mains au Purell ou qui n’y croit tout simplement plus. Et je ne les blâme aucunement.

Mon amoureux français qui n’a pas le droit de vote ici me répète souvent que « choisir, c’est renoncer ». En effet. Mais le capitalisme nous a fait croire que nous pouvions tout avoir, ou tout rêver, ce qui revient parfois au même.

« Le capitalisme est parvenu à attacher, dans nos esprits, la liberté à l’abondance, poursuit de la Chenelière. Plus les choix sont nombreux, plus notre sentiment de liberté grandit. […] Acheter, c’est voter. » Elle constate que la seule liberté qu’on lui concède est celle de sélectionner grâce à son pouvoir d’achat. « Je ne veux pas de cette liberté. » Nous avons si peu de choix en réalité, et en avoir trop, c’est se confronter à une anxiété disséquée dans Le paradoxe du choix, du psychologue Barry Schwartz, qui résume ainsi : « Plus les gens ont de choix, plus ils sont libres, plus ils sont libres, plus ils ressentent de bien-être. » En théorie. En pratique, nous sommes paralysés par trop de choix. Et très malheureux de ne jamais atteindre la perfection.

Liberté, j’écris ton nom

Que nous disent les complotistes et autres supporteurs de Maxime Bernier, sinon qu’ils veulent rester libres de « leurs » choix dans un système qui leur tend tout de même un filet de sécurité fort appréciable, incluant un aller simple aux soins intensifs sans égard à leurs convictions.

« L’ironie étant bien sûr que cette liberté porte en elle son propre impératif : l’obligation d’en profiter », souligne Nicolas Langelier dans son texte d’introduction de Nouveau Projet, « La profondeur de nos jours », où il explique comment nous sommes devenus « liquides », mouvants, changeants :

Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.

 

« Magasiner. Fureter. Surfer. Swiper à gauche. Devenir un “nomade numérique”. Évaluer ses options. Revenir au menu d’accueil sur Netflix. Aller voir les recommandations sur Amazon. Commander un sondage. Commander un autre verre. Tâter le terrain. Engager une consultante. Envoyer un petit message privé à 0 h 47 en guise de ballon d’essai. Être toujours post-quelque-chose, pré-quelque-chose. Swiper à droite. Mettre quelque chose en attendant. Attendre encore un peu. Retourner magasiner. »

Nos existences de choix frisent le pathétique lorsque nous les examinons de près. Et je ne parle même pas du FOMO transformé en JOMO (joy of missing out), la peur de manquer quelque chose se mutant en plaisir de ne plus avoir à choisir grâce à la pandémie.

On dit que le bonheur est un choix. Récemment, une amie me demandait si je suis heureuse. J’aurais pu citer Victor Hugo : « Nul n’est heureux et nul n’est triomphant. L’heure est pour tous une chose incomplète. » Je fais partie du monde, je fais partie de vos choix et vous des miens. Et je choisis régulièrement la gentillesse et la cordialité — une forme de résistance à ne pas confondre avec politesse, mollesse et docilité — plutôt que la haine et l’indifférence. Je choisis de parler parce qu’on m’en accorde le droit. Alors, oui, peut-être que je peux m’estimer heureuse d’avoir encore cette liberté.

Mais m’en contenter ? Non.

Parce que vous êtes moi. Je n’ai pas le choix.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | L’infini

Ce que j’ai préféré de l’expérience immersive L’infini concoctée par le Centre Phi ? Ce ne sont pas les casques virtuels ni le fait que je me sois cramponnée au bras de l’amoureux (ça peut être vertigineux, l’espace), mais plutôt la partie où nous sommes assis dans la Station spatiale internationale et où nous gravitons autour de la Terre. Si votre rêve de devenir astronaute ne s’est jamais réalisé, c’est pour vous. Sinon, j’aurais pris davantage d’infini et moins de NASA.

J’ai également beaucoup aimé l’installation audiovisuelle de Ryoji Ikeda, The Universe within the Universe, une échappée totalement hypnotisante. Jusqu’au 7 novembre à l’Arsenal. 


Acheté le recueil de poèmes de Victor Hugo, Les contemplations, grâce à Évelyne de la Chenelière qui le cite dans son texte Ce qui nous conduit  : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » 

Aimé le franc-parler de Catherine Dorion à l’Assemblée nationale sur le choix du troisième lien. 

Dévoré les textes du dernier magazine Nouveau Projet (automne-hiver 2021), « Choisir », sous la plume du philosophe Alain Deneault, des écrivaines Fanny Britt et Catherine Mavrikakis, de l’auteur-compositeur-interprète Ricardo Lamour, du cinéaste Bernard Émond (« un droit ne peut exister sans un devoir qui lui correspond »). De quoi réfléchir… et agir en aiguisant nos choix.   

Souri en écoutant l’excellent TED Talk du psychologue Barry Schwartz sur le paradoxe du choix (2005). « Avoir autant de choix, est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? La réponse est oui. » Et il nous révèle le secret du bonheur : de faibles attentes. J’en ai de moins en moins, ça devrait le faire. À écouter, et la conclusion est inattendue. 



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