Le verdict

En se portant à la rescousse du chef conservateur, Erin O’Toole, mercredi soir, dans la circonscription de Brome- Missisquoi, l’ancien premier ministre Brian Mulroney a démontré qu’il n’a pas perdu son flair politique. Du haut de ses 82 ans, M. Mulroney a fait preuve de la même verve et du même sens du comique qu’on lui connaît en livrant un discours dans lequel il a loué les qualités de celui qui se veut l’héritier de l’ancien chef progressiste- conservateur. Reprenant les mots de feu Daniel Johnson à la veille de la victoire surprise de l’Union nationale lors des élections québécoises de 1966, M. Mulroney a dit : « Ça sent bon. » Le candidat vedette des conservateurs dans Brome-Missisquoi, le financier Vincent Duhamel, a renchéri en disant voir « le potentiel d’une deuxième vague bleue » semblable à celle qui a déferlé sur le pays sous M. Mulroney.

Hélas ! M. O’Toole ne semble pas près de répéter l’exploit de M. Mulroney, qui a balayé le Québec en 1984 et en 1988. Si les derniers sondages ont raison, le « contrat » que M. O’Toole a proposé aux Québécois en début de campagne ne semble pas avoir trouvé suffisamment de preneurs pour permettre à sa formation de faire des gains importants dans la province.

Le contrôle des armes à feu

La volte-face de M. O’Toole concernant le contrôle des armes à feu y est sans doute pour quelque chose. Après avoir courtisé les propriétaires d’armes lors de sa campagne à la chefferie conservatrice en 2020, et après avoir promis d’abolir le décret du gouvernement de Justin Trudeau interdisant plus de 1500 modèles d’armes d’assaut, M. O’Toole s’est engagé à la mi-campagne à conserver les interdictions déjà en place. Son double langage dans ce dossier lui a fait très mal au Québec.

Il souffre d’un manque de crédibilité sur un enjeu qui pourrait s’avérer un facteur déterminant dans le vote de beaucoup d’électeurs québécois. Un sondage Léger de cette semaine a démontré que 30 % des Québécois se disent moins enclins à voter pour le PCC en raison de sa position sur le contrôle des armes à feu. C’est plus de deux fois la proportion des électeurs ontariens, et six fois le nombre d’Albertains qui ont dit la même chose.

Pour sa part, Yves-François Blanchet a dit vendredi avoir confiance de finir la soirée électorale de lundi prochain « avec un relatif sourire ». Si le chef du Bloc québécois n’a pas voulu répéter la cible de 40 sièges qu’il s’était fixée lors du déclenchement des élections, la formation souverainiste semble toutefois être en voie d’éviter la catastrophe annoncée à la mi-campagne, lorsque M. Blanchet s’est embourbé dans les explications alambiquées concernant son appui au troisième lien à Québec, alors que les conservateurs d’Erin O’Toole venaient de recevoir la bénédiction de François Legault. Le débat des chefs en anglais — marqué par la question sur les « lois discriminatoires » du Québec, que M. Legault avait par la suite qualifiée de « loadée » — semble avoir donné un nouveau souffle au Bloc. Ce « cadeau », donné à M. Blanchet par la modératrice du débat, Shachi Kurl, figurera longtemps dans les annales politiques du pays comme le tournant d’une campagne électorale fédérale qui n’a véritablement jamais levé.

Des courses serrées

Cela dit, les courses serrées s’annoncent dans beaucoup de circonscriptions au Québec, surtout en banlieue montréalaise, où M. Trudeau a passé beaucoup de temps en fin de campagne. Le chef libéral a profité notamment de l’intervention de la porte-parole de l’organisme PolySeSouvient et survivante de la tragédie de la Polytechnique, Nathalie Provost, qui a déclaré que « le Parti libéral est le seul parti qui est en position de renforcer le contrôle des armes. Aujourd’hui, nous sommes convaincus qu’au minimum, un gouvernement libéral livrera l’interdiction des accessoires et des armes de type militaire ».

Un tel appui aux libéraux ne serait pas anodin, surtout dans la grande région de Montréal où la violence par armes à feu est en hausse fulgurante cette année. Certes, ce sont des armes de poing qui sont impliquées dans la presque totalité des fusillades répertoriées à Montréal, et les libéraux ne s’engagent toujours pas à bannir ces armes sur le plan national. Tout au plus, ils promettent de permettre aux provinces qui le souhaitent d’interdire les armes de poing. Le contrôle des armes à feu est néanmoins devenu un enjeu important dans la campagne fédérale au Québec. Cela ne peut qu’aider les libéraux, au détriment des autres partis.

En 2019, les libéraux ont gagné 35 des 78 sièges au Québec, alors que le Bloc en a gagné 32, les conservateurs, 10, et le Nouveau Parti démocratique, un seul. Les derniers sondages indiquent que le Québec se dirige vers une répartition semblable de sièges cette fois-ci. Mais qui oserait prédire le verdict final dans une province qui réserve presque toujours des surprises électorales ?



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