Major modéré

André Major n’est plus un écrivain à la mode. L’a-t-il même déjà été ? Oui, un peu, tout de même, au début des années 1960, alors qu’il fondait la célèbre revue Parti pris, en compagnie des Paul Chamberland, Pierre Maheu, Jean-Marc Piotte et André Brochu.

Sans être un écrivain grand public, Major, dans la jeune vingtaine à l’époque, fait un peu de bruit dans le milieu intellectuel en lançant notamment, en 1963, un appel aux armes dans la revue Liberté. Il comprendra toutefois rapidement que cette agitation militante n’est pas pour lui. Dès 1964, « troublé par les dommages causés par le terrorisme du FLQ », confie-t-il aujourd’hui, il quitte Parti pris. Sans perdre ses convictions indépendantistes, socialistes et laïcistes, il choisit la voie du recul littéraire.

Dans de captivants entretiens menés par les professeurs Michel Biron et François Dumont (Boréal, 2021, 256 pages), Major raconte son parcours, celui qui l’a fait passer de l’exaltation révolutionnaire de la jeunesse à la modération de l’âge mûr. Il y a, reconnaît-il, un effet de l’âge dans cette évolution, mais aussi, insiste-t-il, une conséquence de ses lectures puisque ces dernières, si on croit vraiment au pouvoir de la littérature, « ont une influence sur le regard que nous portons sur le monde et l’existence ».

Adepte d’une « écriture directe, précise et sans fioritures », allergique au style baroque et aux « finasseries stylistiques à la mode du jour », Major salue la prose des Tchékhov et Tolstoï, des auteurs qui « abordent les problèmes de l’existence franchement, sans se payer de mots ». Il dit partager le jugement du critique Gilles Marcotte, qui lui confiait que « ça fait du bien de lire un livre où on décrit quelque chose sans chercher à éblouir ou à épater la galerie ». En effet.

En 2001, avec Le sourire d’Anton, Major annonçait sa décision d’abandonner le roman pour se consacrer à l’écriture de carnets. Il a publié, depuis, quatre tomes de ces derniers, constituant ainsi un ensemble qui s’impose comme une œuvre majeure dans un genre très peu pratiqué au Québec. « J’essaie d’écrire comme si je faisais des confidences à quelqu’un qui n’a pas de visage, mais qui doit avoir l’oreille sensible parce que c’est à voix basse qu’on se confie le mieux », explique-t-il à ses interlocuteurs.

Conçus comme un « observatoire » dans lequel il invite le lecteur à le rejoindre « dans l’intimité d’une âme », ces carnets, en parlant de littérature, de la nature, de moments saisis sur le vif, sont une invitation à découvrir « qu’on n’est pas fait tout d’une pièce, qu’on a un double », que nous habite « un trouble-fête qui nous fait fuir ce qu’on avait embrassé et nous éloigne de ce qu’on avait échafaudé » et que « ça risque de durer jusqu’à la fin ».

Il s’agit, comme ça devrait être la mission de toute bonne littérature, d’observer et d’expérimenter « la complexité de l’existence » sans « laisser l’idéologie pervertir le regard ». De nos jours, en littérature québécoise, c’est de plus en plus rare, raison pour laquelle les carnets de Major sont si précieux.

Le doute qui habite l’écrivain et qui nourrit sa méfiance envers « l’esprit de système », qu’il soit de droite ou de gauche, vient de loin. Né à Montréal en 1942 dans une famille modeste, il est expulsé du collège des Eudistes à 18 ans parce qu’il publie, sous pseudonyme, dans une revue artisanale, des articles contre le cléricalisme. Son esprit de contradiction, que lui reprochait déjà sa mère, le forcera donc à faire carrière en tant qu’autodidacte, ce qui ne l’empêchera pas d’œuvrer comme critique à La Presse, au Devoir et dans diverses revues prestigieuses ainsi que comme réalisateur à la chaîne culturelle de Radio-Canada, avant son triste démantèlement dans les années 1990.

Mélange de pessimisme mâtiné d’un élan vital qui l’empêche de sombrer dans le désespoir, et de scepticisme, le caractère de Major l’a « immunisé contre tout débordement » après ses tentations révolutionnaires des années 1960. « Ma foi, dit-il, se refroidit au contact des affirmations péremptoires. »

S’il reste indépendantiste, il n’arrive plus à militer pour la cause, surtout, note-t-il dans un développement contestable, depuis la crise d’Oka de 1990, qui a révélé, selon lui, l’indifférence des nationalistes québécois au sort des Premières Nations. Sans y croire vraiment, donc, et guidé par « le goût de la vérité et le sens de la justice », il réitère son parti pris indépendantiste, en précisant adhérer à l’interculturalisme tel que défini par Gérard Bouchard, un modèle modéré, eh oui, qui « vise à assurer le maintien de l’identité québécoise tout en favorisant l’inclusion des minorités ».

La bonne modération, dit Major en citant Cioran, est celle qui fait rechercher la sagesse en préservant la nécessaire capacité de s’indigner. Que la littérature nous vienne en aide.

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