La Fête du Travail

Curieuse époque que la nôtre, où les loisirs se sont transformés en tâches à accomplir, où le travail, celui des mères en particulier, devient insurmontable, où les workaholics font florès, où les autres travailleurs se plaignent de trop travailler et ceux qui n'ont pas d'emplois sont obsédés d'en décrocher un. Sur ce fond de scène, peu de gens se risquent à faire l'éloge du travail.

C'est oublier que le travail est une dimension fondamentale du plaisir de vivre. Rares sont ceux qui réussissent à éprouver cette griserie liée à ce que l'on appelait jadis l'accomplissement de soi en dehors du travail. Mais plus rares encore, et c'est triste, sont ceux qui déclarent aimer leur travail. L'irritation générale semble plutôt une caractéristique de ces années actuelles de compression du temps, voire de son éclatement. La vitesse du temps qui défile élimine ainsi toute possibilité d'éprouver du plaisir à travailler. Normal puisque ce sentiment plaisant exige qu'on s'arrête afin de le ressentir.

On pourrait croire que les adeptes des divers sports se réjouissent de les pratiquer car il s'agit tout de même d'une détente prise sur l'activité professionnelle. Or, les sportifs du troisième millénaire envisagent souvent cette activité comme un travail, c'est-à-dire à leurs yeux une contrainte à heure fixe, inscrite à leur agenda et, perversion oblige, dans un but non pas ludique mais prophylactique ou thérapeutique, bref sans le principe du plaisir si cher à Freud, qui en a fait l'éloge, tout en ayant de la difficulté à l'éprouver lui-même.

Le travail ne doit être ni une drogue, ni un accablement, sources tous deux d'une forme d'esclavage. Et peu importe le type de travail, la possibilité d'en retirer certaines satisfactions demeure. D'abord, celle de gagner sa vie, même mal, oserons-nous affirmer, car tout travail permet une insertion sociale et sauf les ermites et les adeptes de la solitude sans partage, les êtres humains ont besoin d'un minimum de contacts entre eux. De plus, le sentiment de dépendre le moins possible de tiers procure un bien-être même relatif. Le travail permet aussi de faire fructifier ses talents, de déployer ses aptitudes et d'en obtenir une forme de reconnaissance. Le travail bien fait, quel qu'il soit, apporte à celui qui l'exécute un sentiment du devoir accompli et à ce titre, rassure et participe de ces petites joies quotidiennes qu'en additionnant, on appelle le bonheur.

Contrairement à ce que dit la chanson, travailler n'est pas trop dur. Inversement, la mise à l'écart du monde du travail est souvent une expérience douloureuse, dévalorisante, humiliante. Félix Leclerc, dans sa terrible chanson, où il écrit que la meilleure façon de tuer un homme est de le payer à ne rien faire, ne dit pas autre chose. C'est pourquoi il est si formateur de transmettre aux enfants, non seulement l'importance du travail mais le plaisir incomparable que l'on peut en retirer.

À l'inverse de ce qu'on pourrait prétendre, c'est moins la nature du travail que la passion qu'on y met qui transfigure celui qui l'exécute. Par exemple, le travail de mineurs de fond apparaît comme un boulet et une servitude fatale aux yeux des profanes. Or, il fallait voir cet été la tristesse et le découragement des mineurs ukrainiens à qui l'on avait annoncé la fermeture définitive de leur mine, tout en leur assurant un travail de reconversion dans d'autres types d'entreprises. L'un d'eux est venu expliquer la fierté d'être fils et petit-fils de mineurs de fond. Il en éprouvait un réel sentiment de supériorité à être parmi ces hommes qui régissent les abysses minéralisés de la terre. Quelle fascination aussi d'entendre une personne passionnée par son travail nous le décrire dans les moindres détails. Émouvant, le professeur qui raconte avec affection ses élèves; le neurochirurgien qui décrit la beauté, inconnue de nous, du cerveau humain; l'ébéniste qui parle du bois comme s'il s'agissait d'une maîtresse; la vendeuse devenue psychologue par la fréquentation des acheteurs dont l'envie de posséder trahit la personnalité profonde; la douanière fascinée par la capacité des êtres à feindre, à mentir, à se sentir coupable, à crâner tous ces comportements caractéristiques des voyageurs qui franchissent des frontières, c'est-à-dire, des interdits.

À l'occasion de la fête du Travail, il est bon de rappeler que le travail peut être une fête. Que chacun y a droit, qu'il faudra bien en arriver un jour, même si cela paraît utopique, à trouver des solutions moins déprimantes que de payer des gens à ne rien faire sinon se dévaloriser au point de se définir socialement comme «en attente de BS» sur des formulaires. Ce que l'on se doit de souligner également, c'est la nécessité de l'effort sans lequel il n'y a pas de travail intéressant qui vaille. Cet effort, une victoire sur soi-même donne tout son sens au travail, qu'il soit intellectuel ou physique. Et l'on risque fort de la sorte à donner aussi plus de sens à sa propre vie.

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