Pour les riches, les arbres?

L’humidex ne collait plus à la peau lundi lorsque je suis arrivée au parc Jarry, où j’avais rendez-vous en fin d’après-midi. Mais en longeant l’avenue bétonnée bordant le stade IGA, le soleil plombait quand même. La traversée pour rejoindre la portion ouest du parc à partir du sud est toujours pénible, avec les barrières, détours et obstacles qui n’en finissent plus — c’est à se demander si ce n’est pas fait exprès.

Valérie Bloch et Wassyla Hadjabi m’attendaient tout près du petit passage qui traverse la voie ferrée vers Parc–Extension. Elles militent toutes les deux au sein du Regroupement citoyen pour la protection du parc Jarry.

Au mois d’août est parue dans ces pages une lettre de leur cru adressée à la mairesse Valérie Plante. On en appelait au reboisement urgent du parc Jarry pour des raisons de santé publique. À l’heure des canicules toujours plus intenses et fréquentes, la carence d’espaces boisés à cet endroit, surtout du côté ouest — le côté de Parc–Extension — se fait sentir. « Parc–Extension est un immense îlot de chaleur et seul un reboisement massif du parc Jarry nous permettrait d’éviter le pire », écrivait-on.

La lettre n’a pas fait beaucoup de vagues, et le dossier ne risque pas de s’imposer dans la campagne municipale. Après tout, il ne s’agit que d’arbres et de soucis d’un quartier historiquement marginalisé. Mais ça en dit long sur la façon dont on pense la ville et sur l’attention qu’on porte à celles et ceux qui l’habitent.

  

Depuis quelques années, le Regroupement déplore le déséquilibre croissant entre les espaces verts et les installations sportives au parc Jarry. Il faudrait planter au moins 3000 arbres pour qu’il puisse jouer son rôle de « poumon » d’un quartier qui étouffe, avance-t-on. La Ville propose pour l’instant d’en planter 800 au cours des 15 prochaines années. De plus, la consultation sur le plan de réaménagement du parc (qui sera dévoilé cet automne) exclut la zone occupée par les installations de Tennis Canada, qui accaparent pourtant le quart de l’endroit. Or, cet espace bétonné est un îlot de chaleur aux abords d’un quartier qui, à toutes fins pratiques, en est un lui aussi.

On le voit d’ailleurs bien sur la carte générée il y a quelques années par le Centre d’enseignement et de recherche en foresterie (CERFO) de Saint-Foy qui permet de visualiser les températures enregistrées en ville : une tache très rouge à l’ouest du parc Jarry, juxtaposée à une autre tache bien rouge suivant les contours de Parc–Ex.

En regardant la photo satellite du parc Jarry, on voit aussi la répartition de la canopée : les touffes vertes s’agglutinent surtout là où aboutit le tronçon le plus embourgeoisé de la rue Villeray, ainsi que le long de la rue Gary-Carter, où les condos ont poussé en grappes ces dernières années. Le flanc ouest, en revanche, est bien plus dégarni, comme désertifié par les terrains de sport. Le contraste s’apparente à celui qui se révèle en jetant un œil de part et d’autre du boulevard de l’Acadie, le long de la « clôture de la honte » qui sépare Parc–Extension de la Ville de Mont-Royal.

Wassyla Hadjabi le résume ainsi, sans passer par quatre chemins : « Les arbres, c’est pas pour les pauvres ! » C’est d’ailleurs vrai à l’échelle de la ville, au point où la carte des îlots de chaleur épouse à peu près parfaitement celle des indices de défavorisation.

  

Parc–Extension est le quartier le plus dense et le plus multiculturel à Montréal. On y retrouve un bassin important d’immigrants et de bas salariés. La majorité des gens sont locataires et n’ont pas accès à une cour.

« On a les avions au-dessus ; l’autoroute 40 au nord ; le boulevard de l’Acadie, où il y a un trafic énorme, à l’ouest ; et la voie ferrée au sud, qui a été rapprochée de Parc–Extension par la construction du campus MIL [de l’Université de Montréal ] », remarque aussi Valérie Bloch, qui réside dans le quartier depuis 15 ans. « C’est l’histoire qu’on a à Parc–Ex : on nous refile tout ce que les autres ne veulent pas. »

Le quartier se retrouve ainsi enclavé à tous les points de vue : socio-économique, urbanistique et environnemental.

À ce chapitre, il n’y a pas que l’accès à la verdure et au rafraîchissement qui se décline selon des lignes de fracture sociales claires. En décembre 2020, une étude parue dans Environmental Research Letters étudiant l’exposition à la pollution de l’air dans les grandes villes canadiennes démontrait qu’autant à Vancouver, Toronto et Montréal, les populations pauvres, immigrantes et autochtones étaient beaucoup plus exposées aux polluants dans l’air.

Les arbres, ce n’est pas pour les pauvres, donc. Et l’air sain non plus.

À cela s’ajoute une dimension évidente, toute prête à faire râler ceux qui montent au créneau dès qu’on souligne l’existence de discrimination là où personne ne l’a activement souhaitée, là où elle résulte plutôt de l’indifférence et d’une succession d’omissions, là où elle est la conséquence de processus non intentionnels qui ont des effets indéniables sur certains groupes bien désignés. Quelque chose qui a tous les airs d’un racisme environnemental, qu’il faut savoir nommer.

À l’heure des changements climatiques ici et maintenant, avoir accès à la nature et à des espaces pour se rafraîchir et « respirer du bon air » n’est pas une considération accessoire : il s’agit d’un enjeu crucial de santé publique et de justice sociale.

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