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Je suis heureux et honoré de reprendre cette chronique au Devoir et de joindre ma voix à celles, précieuses, de Marco Fortier et de Marie-Andrée Chouinard. J’espère, avec eux, contribuer à alimenter notre réflexion collective sur une des institutions et une des pratiques parmi les plus importantes qui soient : l’éducation. L’année qui commence ne sera pas ordinaire. Nous ferons face à des difficultés, à des périls, dont plusieurs restent mal connus, mais on peut sans craindre de se tromper dire qu’ils exigeront de nous tout notre savoir et toute notre vigilance.

Cette année encore, je proposerai des réflexions sur des sujets amenés par l’actualité. Je ferai aussi, de temps en temps, comme je le fais depuis toujours, des chroniques intitulées « Du côté de la recherche », dans lesquelles je vulgariserai des résultats de recherche récents qui me semblent intéressants et qui méritent d’être connus des acteurs du monde de l’éducation. J’y ajouterai, quand l’actualité le permettra, des chroniques intitulées « Penser l’éducation avec… », dans lesquelles je m’efforcerai de faire connaître des idées de grands penseurs de l’éducation en montrant comment elles restent pertinentes et aident à mieux comprendre le présent.

Une des idées phares de cette chronique a été et restera le recours aux données probantes. Je voudrais vous toucher un mot de cette cruciale idée, avant d’en donner un exemple.

Les données probantes

Il existe des pratiques pour lesquelles il y a consensus sur les faits pertinents qu’il faut connaître pour agir ; consensus aussi sur ce que disent exactement ces faits ; et consensus enfin sur les finalités que nous devons viser et sur les valeurs à adopter. Ici, l’expertise prend tout son sens et n’est pas polémique.

Un exemple, que j’ai appris cet été, concerne la navigation sur notre Saint-Laurent. Quand les bateaux arrivent aux Escoumins, les pilotes doivent tous céder leur navire à un pilote spécialisé dans la navigation de la portion du fleuve allant jusqu’à Québec. Là, un nouveau pilote, spécialisé dans le trajet qui va jusqu’à Trois-Rivières, prend la relève. Et ainsi de suite, jusqu’à bon port, c’est le cas de le dire.

Ici, tout le monde convient des faits pertinents : il est compliqué de naviguer sur le fleuve, et ces difficultés se modulent selon la météo, les saisons, etc. ; il existe des experts qui connaissent cela et qui peuvent naviguer dans ces endroits en toute sécurité. Et les finalités visées sont évidemment consensuelles : il faut s’assurer que le bateau arrive sans dommages à destination.

S’agissant d’affaires, de pratiques humaines, sociales, politiques, les choses deviennent vite infiniment plus complexes. Il arrive, et même souvent, que non seulement ce que sont les faits pertinents à connaître pour agir fait débat, mais aussi ce que disent exactement ces faits. De plus, vous avez deviné, les valeurs que nous devons protéger, les finalités que nous devons viser font elles aussi l’objet de débats, souvent bien légitimes.

La crise que nous traversons montre bien tout cela. Le virus mue, des variants que l’on ne connaît pas encore bien apparaissent ; la situation évolue, parfois dans des directions qu’on n’avait pas prévues, avec pour conséquence que les faits pertinents ne sont pas tous bien connus. Nos décisions doivent aussi arbitrer entre des valeurs importantes. Prenons l’école. On devra entre autres prendre en compte la santé mentale des jeunes et l’égalité des chances, vraisemblablement mises à mal par l’école en ligne ; leur santé physique peut-être compromise par la fréquentation scolaire ; l’importance sociale et économique de l’école ; et bien d’autres éléments. Pour paraphraser ce que disait Richard Feynman de la physique quantique : si vous pensez que la question scolaire en ce moment est toute simple et qu’il n’y a pas de problème, c’est que vous n’y avez pas assez pensé.

Pour nous aider à prendre nos décisions, il y a malgré tout, et fort heureusement, des données relativement sûres, probantes, que nous devons connaître, tout en sachant que nous devrons peut-être les réviser demain si la réalité ou la recherche le demandent. En voici un exemple pertinent pour notre tragique situation.

SRAS-CoV-2 en salle de classe

L’excellent vulgarisateur David Louapre a porté à mon attention un article signé par des physiciens sur la transmission du SRAS-CoV-2, le virus responsable de la COVID. On doutera peut-être que des physiciens puissent avoir des choses importantes à dire sur ce sujet. Mais considérez ceci.

Les relativement grosses gouttelettes que nous projetons quand nous éternuons ou postillonnons et qui peuvent, si on est malade, infecter les autres, sont par définition soumises à la loi de la gravité. Elles vont donc finir au sol. À quelle distance maximale moyenne de la coupable bouche, pensez-vous ? Eh oui, deux mètres ! Voilà une intéressante donnée probante, heureusement prise en compte. Ces physiciens se sont intéressés à la transmission par voie aérienne, par les aérosols, par ces microscopiques gouttelettes qui restent plus longtemps en suspension dans l’air et qui peuvent parvenir jusqu’à vous à plus de deux mètres.

Qu’arrive-t-il quand X personnes, dont une est infectée sans le savoir, se retrouvent dans une salle, disons de classe ? Je vous épargne le détail des variables prises en compte et des modèles mathématiques déployés, mais au total, on conclut qu’on minimisera les risques d’infection si les personnes sont vaccinées ; si elles portent le masque ; et si on ventile la salle pour souvent en changer l’air.

Étant admis la finalité que tout le monde veut le bien des enfants, on doit sérieusement prendre acte de ces données pour les écoles.

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