La prudence touristique d’Ottawa

Le gouvernement fédéral aura mis plus de 16 mois à ouvrir ses frontières aux voyages non essentiels sans imposer systématiquement la quarantaine. Lesdites frontières seront ouvertes pour les Américains pleinement vaccinés dès le 9 août et pour tous les autres voyageurs (sauf ceux venant de l’Inde) également entièrement vaccinés dès le 7 septembre.

Le Canada a donc manifesté une prudence pouvant être qualifiée d’extrême à ce sujet. Selon les données de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), au début de juillet, moins de 30 % de toutes les destinations dans le monde avaient encore leurs frontières complètement fermées au tourisme international. « Parmi elles, plus de la moitié sont complètement fermées aux touristes depuis mai 2020 ou avant, la majorité d’entre elles étant des destinations de petits États insulaires en développement d’Asie-Pacifique », prend-elle soin de préciser. Ces disparités régionales indiquent que 70 % de toutes les destinations d’Asie-Pacifique étaient encore complètement fermées au début du mois, contre seulement 13 % en Europe et 20 % dans les Amériques, 19 % en Afrique et 31 % au Moyen-Orient.

Les données de l’organisation onusienne font aussi ressortir que ces destinations ayant les mesures les plus strictes avaient pour plusieurs des taux de vaccination les plus bas.

Plus en détail, 34 % des destinations demeuraient partiellement fermées et 36 % exigeaient de produire à l’arrivée un résultat négatif de dépistage de la COVID-19, parfois combiné à une quarantaine obligatoire. Mais, fait intéressant, plus de 40 % de toutes les destinations ont mis en place des restrictions spécifiques visant les visiteurs en provenance de destinations avec une présence de variants préoccupants, poursuit l’OMT. Bref, la vaccination aidant, l’adoption de politiques pour voyages internationaux calibrées selon les risques évalués est désormais une avenue de plus en plus empruntée.

Du moins, le Canada se joint à ces destinations adoptant, pour les restrictions sur les voyages, « des approches plus nuancées, fondées sur les risques et reposant sur des données factuelles, tout particulièrement à la lumière de l’évolution de la situation épidémiologique et de l’apparition de nouveaux variants du virus ».

Ce qui ne l’empêche pas de maintenir le niveau de sécurité 3 exhortant les voyageurs à éviter tout voyage non essentiel.

Lourds dommages touristiques

Même si elle permet à l’industrie touristique d’espérer une prolongation de sa saison estivale après le retour en classe, cette ouverture à petits pas, voire cette avancée hésitante, comporte un coût économique que les programmes d’aide gouvernementaux ont tout au plus atténué. Le gouvernement du Québec est revenu sur les deux scénarios de reprise retenus dans le Baromètre OMT du tourisme mondial de mars 2021. Le premier, misant sur une augmentation des arrivées de touristes internationaux en juillet, évoquait une hausse de 66 % par rapport à 2020. Le deuxième, évoquant une reprise en septembre, chiffrait alors la hausse à 22 % par rapport à 2020. Tout un écart !

Un écart d’autant plus ressenti que les projections pour 2020 font ressortir une baisse de 65 % du niveau d’activité touristique au Québec produisant des pertes de recettes touristiques de 11,3 milliards, soit 6,1 milliards provenant du marché québécois et 5,5 milliards des marchés hors Québec.

L’année précédente le Québec avait comptabilisé près de 36 millions de touristes, dont 9,3 millions venant de l’extérieur du Québec — majoritairement d’autres provinces —, 2,5 millions des États-Unis et 1,7 million d’autres pays, selon les estimations du ministère du Tourisme. Pour 2020, l’on s’attend à une perte de 26 millions de touristes, dont plus de 8 millions de l’extérieur du Québec.

En octobre dernier, Raymond Bachand, qui venait de prendre la présidence de la Conférence économique de l’industrie touristique québécoise, sonnait l’alarme. « L’industrie de la proximité sociale est en danger. Je ne connais pas d’entreprise capable de survivre à 15 ou 20 % de son chiffre d’affaires pendant 16 à 18 mois », martelait l’ex-ministre des Finances aujourd’hui conseiller stratégique au cabinet Norton Rose Fulbright Canada. L’on retenait que, si l’effet des mesures de confinement a été ressenti tel un choc, l’assouplissement des restrictions en 2021 n’a pas permis de combler le vide créé par l’absence des clientèles d’affaires et d’agrément provenant des marchés hors Québec.

Selon les experts, le retour au niveau prépandémie n’est pas attendu avant 2023.

Une industrie en chiffres

En 2019, l’industrie touristique apportait 11,5 milliards au PIB au prix du marché, soit 2,5 % de l’économie québécoise, et 2,4 milliards de dollars de revenus pour le gouvernement du Québec, dont 1,2 milliard provenant de la TVQ.

Les dépenses des touristes provenant des États-Unis et des autres pays s’élevaient à 4 milliards, des dépenses représentant autant de rentrées de devises étrangères. Considéré sous l’angle des produits d’exportation, le tourisme se classait donc au 3e rang derrière les aéronefs, et l’aluminium et les alliages d’aluminium.

Toujours selon les données du gouvernement québécois, le Québec comptait alors 24 845 entreprises dans les secteurs associés au tourisme, qui abritaient 412 387 emplois salariés.

À voir en vidéo