Un magasin gratuit, comme un pied de nez à la surconsommation

Gilles Beaupré et sa conjointe Lois Devereaux sont propriétaires de la boutique Utopia à Sainte-Cécile-de-Whitton, en Estrie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Gilles Beaupré et sa conjointe Lois Devereaux sont propriétaires de la boutique Utopia à Sainte-Cécile-de-Whitton, en Estrie.

Certains jettent le fric par les fenêtres, d’autres le flambent pour s’envoyer dans l’espace. Et cette semaine, l’État a même offert de « gratter » son ascension vers la fortune au gré du réchauffement planétaire. L’argent mène le monde, c’est connu. Mais pas dans un petit coin de l’Estrie, où de vieux rebelles donnent vie à un monde sans fric, une sorte de pied de nez balancé à la barbe du grand capital. Bienvenue chez Utopia.

Une affiche discrète, plantée en travers d’un chemin de gravelle, surgit au détour d’une petite route de Sainte-Cécile-de-Whitton, en Estrie. « Attention, à partir de ce point, vous quittez Dystopia et entrez en Utopia. Bienvenue ! » claironne le panonceau aux visiteurs.

Utopia ? C’est le nom du petit « commerce » créé il y a quelques années par Gilles Beaupré et Lois Devereaux, un magasin gratuit où l’argent n’a pas d’odeur et encore moins de couleur. Dans ce paradis du don et du troc, ni le pognon ni l’oseille ne sont les bienvenus.

Pas question d’allonger un vingt pour repartir avec des trouvailles sous le bras. « Y en a qui viennent les mains vides, d’autres qui partent les mains pleines. Il n’y a aucune obligation. Aucune », insiste Gilles Beaupré, fondateur d’Utopia et trouble-fête assumé de la surconsommation.

Enfants d’Expo 67, l’utopiste et sa belle ont décidé de prêcher par l’exemple en mettant à l’épreuve leurs idéaux anticonsuméristes. Chez Utopia, tous peuvent déposer objets et autres babioles inutilisées ou repartir avec un ou plusieurs articles, à la condition de laisser leur portefeuille bien calé dans leur poche.

« Ce matin, 17 personnes sont venues. Une seule avait des choses à donner. Les autres ont tous emporté des objets. Pour moi, ce sont tous de bons clients ! »

Le revers de la pièce

Renverser la vapeur d’un système qui tourne à vide, prolonger la vie d’objets rétrogradés par la mode du jour, semer l’idée d’un monde où le don et l’échange valent leur pesant d’or, c’est le credo de ces deux beatniks sexagénaires qui ouvrent chaque samedi les portes de leur concentré d’utopie sur fond de musique reggae.

Sous l’œil du Che s’entasse dans leur antiboutique l’essentiel du pactole à donner. Machine à café, tableaux, porcelaines, vases, lampes vintage et autres bibelots sont offerts à la volée, pas aux plus offrants.

Quelques objets affichent « troc » : un rare accroc à l’idéal de la gratuité intégrale, instauré pour éviter que des filous ne refilent leurs pièces sur Kijiji et autres cybermarchés. « C’est déjà arrivé ; ça brise toute notre philosophie. Alors pour quelques objets précis, on propose plutôt aux gens de troquer quelque chose de même valeur en échange. Y a pas de gain à faire ici », sourit Gilles.

Ce jour-là, un robot culinaire, une petite machine à espresso et une lampe à abat-jour festonné que n’aurait pas renié l’accessoiriste de La petite vie figuraient parmi les candidats au troc.

Tout est à prendre pour qui en voudra, même un portrait du Christ semblant implorer le ciel de tomber sur un converti. « Que des gens payent pour quelque chose qui a été donné, ça m’agace. Ici, la générosité va jusqu’au bout et profite à 100 % à celui ou celle qui la reçoit. D’ailleurs, les gens donnent plus en sachant que personne ne fera de fric avec leurs dons. Mon salaire, c’est le plaisir », insiste le prof retraité qui règne sur Utopia.

Ça n’a pas de prix

Samedi, de nouveaux visiteurs auscultent la marchandise d’un œil timide. Dans un coin, un sapin de Noël déchu et des assiettes et des verres dépareillés sont offerts en pâture. Après avoir tourné autour du pot, certains demandent en catimini le prix à l’oreille du proprio. « Gratuit ! Prenez ce que vous voulez », insiste notre gourou antifric, laissant le badaud un brin incrédule.

C’est qu’on ne bascule pas si rapidement dans l’utopie, ne serait-ce que quelques minutes. Dur, dur d’étouffer des réflexes enfouis sous le cortex depuis les couches. Tout se paie, les petits bonheurs comme les grands. « C’est sûr que ça déboussole la première fois, dit-il. On est conditionnés à payer pour tout. Pour d’autres, c’est l’orgueil qui les travaille ; s’ils ne paient pas, ils ont l’impression d’être des moins que rien. »

Douce ironie : ce petit repaire de la gratuité à tous les vents prospère à deux jets de pierre de Lac-Mégantic, là où les dérives du marché ont permis à un train bourré de pétrole de rayer de la carte en un éclair le cœur de toute une communauté. On deviendrait utopistes pour moins que cela.

Les gens donnent plus en sachant que personne ne fera de fric avec leurs dons. Mon salaire, c’est le plaisir.

 

« Ça a commencé par une simple vente de garage à Nantes, le village d’à côté. Notre table s’appelait “Bon débarras” et tout était gratuit, explique Lois, la pétillante cofondatrice d’Utopia. Ça rendait les gens de si bonne humeur qu’on a décidé de refaire ça chaque année. »

À force de succès, le couple a fini par répéter la tradition chaque samedi d’été, et de camper leur parcelle d’utopie à même leur lopin de terre. « Ça devient un party quand il y a beaucoup de monde, rigole Gilles, en distribuant des plants de tomates à qui le veut bien. Le plus grand plaisir, c’est celui qu’on donne aux gens. »

L’idée ne sort pas de nulle part. De premiers magasins gratuits ont fait florès après la récession de 2009, notamment en Amérique latine où ces bazars au grand cœur ont été baptisés « gratiferias », « foires gratuites ». L’idée est d’inviter les gens à se délester du superflu pour en faire profiter ceux qui sont dans la dèche. Le modèle a depuis essaimé en Europe et a fleuri dans plusieurs communes de Belgique et de France, de Paris à Marseille, en passant par Toulouse.

Stock à la tonne

Avant de partir pour retourner en « dystopie », nos deux disciples de Bob Marley nous intiment de repartir avec un objet, histoire d’honorer le karma ambiant. La photographe héritera d’une perruque rasta tricotée maison, et moi, d’un petit arrosoir abandonné quelques jours plus tôt par Mme Bertrand, une fidèle qui vient de mettre le pied dans la boutique. « Ça, c’est le don ultime. Voir la personne à qui profite votre générosité. C’est le genre de cercle vertueux qu’on veut créer », se félicite notre utopiste.

Si une fraction des 722 kilos annuels jetés par personne était ainsi recyclée, réutilisée ou donnée, un début d’utopie serait possible, pense Lois. Quelque 50 000 tonnes d’objets et de meubles divers ont été abandonnées comme des épaves sur les trottoirs de Montréal le 1er juillet dernier. Plus de 210 000 tonnes d’« encombrants » (gros objets) sont balancées aux ordures au Québec, 138 % de plus qu’il y a 10 ans. Pas étonnant que les Canadiens (après les Américains) soient les champions mondiaux de la production de déchet par tête de pipe. Extraire, utiliser, jeter. Et rebelote.

Les idéalistes de Sainte-Cécile-de-Whitton sont bien conscients de n’être qu’une goutte d’eau face à l’océan agité de la surconsommation planétaire. « C’est vrai qu’on est juste un grain de sable, lance Gilles, clin d’œil en coin. Mais parfois, ça prend rien qu’un p’tit grain pour faire grincer tout un mécanisme. »


Une version précédente de ce texte mentionnait le propriétaire Gilles Bernier. Il s'agit plutôt de Gilles Beaupré. 

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