Lenteur climatique

Louvoiement politique, conversion timorée de la finance… Tout est encore lent face au climat, sauf le réchauffement lui-même.

Dans l’arène politique, les grands ballets diplomatiques sous le thème des changements climatiques ne font que se suivre sans grand succès. Avant l’Accord de Paris, on a pu dénombrer une quinzaine de conférences internationales, au moins trois Sommets de la Terre, une dizaine d’initiatives internationales et au moins cinq rapports du GIEC. Il aura fallu plus de 30 ans après la création du GIEC et plus de 25 ans après la COP1 de Berlin, en 1995, pour aboutir à une COP21 toujours immobilisée depuis.

Trois rapports d’un réalisme alarmant ont été rendus publics récemment. D’abord, celui, coup de gueule, de l’Agence internationale de l’énergie se convertissant soudainement à la neutralité carbone. Puis la fuite de l’ébauche du sixième rapport, dévastateur, du GIEC, qui doit être officialisé en 2022. Entre les deux, l’Allemand Markus Rex, responsable de la plus grande expédition scientifique jamais menée au pôle Nord, évoquait le constat que la planète a peut-être déjà franchi un point de basculement vers un réchauffement climatique irréversible, avec à la clef des conséquences « en cascade » du Groenland à la Grande Barrière de corail, pouvait-on lire dans un texte de l’Agence France-Presse.

Deux jours plus tard, après trois semaines de discussions en visioconférence, les négociations sur le climat préalables à l’importante conférence climat COP26 à Glasgow en novembre s’achevaient sans avancées. Si elles ont été particulièrement éprouvantes, de l’avis de tous les participants, elles n’ont en revanche pas été très concluantes, lit-on dans un autre texte de l’AFP. Il y a encore blocage sur les questions de financement, de transparence — notamment dans le suivi des engagements de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES) — du calendrier de mise en œuvre et des marchés carbone.

La finance en carboneutralité

Dans l’univers financier, si le thème de l’heure est à la carboneutralité, les marchés en sont encore à une lente et longue marche vers les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), les investisseurs se butant à la timidité des engagements et à une divulgation déficiente. L’Institute for Sustainable Finance a mesuré qu’au 20 avril dernier, les deux tiers des entreprises composant l’indice S&P/TSX avaient divulgué leurs émissions GES.

Plus largement encore, les observations effectuées à la même date par Millani, une firme de services-conseil sur l’intégration des enjeux ESG, concluaient que seulement 23 % des émetteurs regroupés dans l’indice de référence de la Bourse de Toronto avaient énoncé clairement leur conformité aux recommandations du Task Force on Climate-Related Financial Disclosures (TCFD).

À peine 14 % des émetteurs ont exprimé le désir d’appliquer ces recommandations dans l’avenir, et 9 % y ont fait référence sans dire s’ils les avaient adoptées ou non. « Les autres (54 %) n’avaient pas fait mention du TCFD en date de l’analyse », ajoute Millani.

Malgré l’intensification des pressions du marché et des organismes de réglementation, une poignée d’entreprises inscrites en Bourse, celles de plus grande taille pour l’essentiel, répondent à l’appel. Ces grandes capitalisations, de plus de 10 milliards, représentent 75 % des émetteurs qui respectent actuellement les recommandations du TCFD et 60 % des émetteurs qui prévoient le faire.

« Ainsi, quoique nombreuses à divulguer leurs émissions, les sociétés canadiennes semblent tout juste commencer à saisir les effets des changements climatiques sur leurs activités », constate la firme-conseil. Que dire de l’intégration du risque d’actifs échoués, encore largement négligé !

Il faut toutefois reconnaître que la réglementation avance, même à pas feutrés. Ce TCFD, mis sur pied par le Conseil de la stabilité financière piloté par Michael Bloomberg et Mark Carney, a formulé 11 recommandations aux entreprises sur la manière de communiquer aux investisseurs les informations importantes liées au climat. Regroupées en quatre volets (gouvernance, stratégie, gestion des risques, indicateurs et cibles), elles constituent le fondement des informations financières sur les changements climatiques, explique Millani.

C’était en 2017. On peut lire dans le rapport de Millani que quatre ans plus tard, au Canada, le Groupe de travail sur la modernisation relative aux marchés financiers de l’Ontario recommandait en janvier la mise en œuvre obligatoire des recommandations du TCFD au sein des entités canadiennes. Le budget fédéral d’avril dernier y a fait écho en proposant que les sociétés d’État fédérales soient tenues de s’y conformer. Le mois suivant, Ottawa mettait sur pied le Conseil d’action en matière de finance durable avec, pour mandat, la mise en œuvre des recommandations du TCFD dans les sociétés par actions et les institutions financières canadiennes.

Les États-Unis viennent d’emboîter le pas. La Chambre des représentants a adopté à la mi-juin un projet de loi sur la divulgation ESG. Sous réserve de l’approbation du Sénat, les sociétés cotées en Bourse auraient l’obligation de divulguer leur performance relativement à des mesures ESG bien précises, en plus de divulguer de quelle manière elles intègrent ces mesures à leur stratégie à long terme (équité salariale, rémunération des dirigeants, dettes fiscales, dépenses politiques, risques liés au climat).

Des avancées à petits pas, disait-on.

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