Bonjour les cons

On y a pourfendu Donald Trump, Vladimir Poutine et Jair Bolsonaro. Il y fut aussi question de George Floyd et des revendications des LGBTQ+ géorgiens. Sans oublier les quotas de « genre » et l’écologie. Il ne s’agissait pourtant ni d’une session d’un vague comité onusien ni d’un sommet de l’UNESCO. Encore moins d’une conférence de la Ligue des droits de l’homme ou de Human Rights Watch. Même pas d’un congrès de Québec solidaire ou de La France insoumise.

Je vous le donne en mille, il s’agissait de la conférence de presse d’ouverture du Festival de Cannes. Sous la présidence de l’Américain Spike Lee, la Croisette s’est offert un nouveau festival d’indignation collective. Puisque Bolsonaro, Poutine et Trump n’ont « ni morale ni scrupules, notre devoir est de protester contre eux », a candidement déclaré le réalisateur de Do the Right Thing. Avant d’ordonner à la presse, avec la superbe qu’on lui connaît, de « faire passer le message ». Avait-on vraiment besoin de faire venir un cinéaste de si loin pour formuler de telles banalités ?

On aurait pu croire que, dans un monde cruellement privé de cinéma et de festivals culturels depuis l’épidémie de COVID-19, Cannes aurait fait une petite pause. Bref, que, l’espace de quelques jours, le jury aurait mis les harangues politiques de côté pour parler un peu plus — tiens, pourquoi pas ? — de cinéma. Que nenni ! C’est devenu une habitude. Chaque année, les stars de la Croisette rivalisent de discours tous plus politiques les uns que les autres. Pour peu, on croirait presque que ce rendez-vous des artisans du grand écran en est un de politologues aigris et de militants gâteux.

Depuis la Palme d’or décernée à Michael Moore en 2004 pour un documentaire sympathique, mais qui n’en méritait pas tant (Fahrenheit 9/11), tout a été en crescendo. Chaque année, la politique a pris un peu plus de place à Cannes. Certaines années plus que d’autres, mais avec une progression constante.

Ce n’est évidemment pas la première fois que la politique débarque en force sur la Croisette. En Mai 68, le festival n’avait-il pas été brusquement interrompu par des réalisateurs qui, comme Carlos Saura, boycottaient leur propre film ? Fasciné par cette jeunesse dorée qui déshabillait de ses pavés les rues de Paris, le jury ne remit pas de prix.

À une autre époque, ces artistes en robes longues et en tenues de soirée auraient probablement chanté L’Internationale. Ce nouvel éloge fastidieux d’un art au service de la politique fait en effet plus penser à l’entre-deux-guerres qu’à la cacophonie un peu trop délurée de 1968.

À cette époque aussi, le milieu culturel entonnait en chœur son ode au Progrès. Cela s’appelait le « réalisme socialiste ». Au lieu des Noirs, des trans, des homosexuels, des Autochtones et des femmes, c’était alors au prolétariat que l’Art devait obligatoirement prêter allégeance. Les empêcheurs de penser en rond comme Proust et Joyce étaient traités de « chien galeux » et de « tas de fumier ». Comme quoi on n’a rien inventé.

De Malraux à Gide, poètes, romanciers et essayistes faisaient le voyage à Moscou comme nos artistes mettent aujourd’hui le genou au sol et acquiescent au moindre clignement de cils du premier représentant autoproclamé d’une minorité. Cela donne des films et des séries dégoulinant de bons sentiments, où l’Art n’est plus qu’un lointain prétexte. Une culture de la « flatness » (platitude) sans saveur ni aspérités, comme l’a si bien écrit Alana Newhouse, fondatrice du magazine américain Tablet.

Il n’y a pourtant rien de nouveau dans cet asservissement de l’art à la politique. À cette différence près qu’à l’heure d’Instagram et de Netflix, l’allégeance woke est devenue un élément incontournable du marketing artistique. Ce « radical chic », comme disait Tom Wolfe, ne sert plus seulement à flatter les bonnes consciences des classes favorisées, il vaut son pesant d’or. Il y a quelque chose de pathétique à voir ces people multimillionnaires se vautrer dans toutes les causes à la mode. Au moins, hier, les idiots utiles du communisme avaient la décence de ne pas exhiber leurs décolletés plongeants et leurs bagues en or dans les réunions syndicales.

Nous serions pourtant mal venus de bouder ce retour à la vie culturelle. Nul doute que la culture woke fera « psuitt ! » exactement comme son ancêtre, le réalisme socialiste, est devenu un objet de musée dont les bobos des capitales mondialisées s’amusent à accrocher les artéfacts aux murs de leur salon.

Car, malgré ces sempiternels discours militants, l’exceptionnelle cuvée cinématographique qui déboule dans nos cinémas a tellement mieux à offrir. À commencer par cette œuvre pétillante d’Albert Dupontel, Adieu les cons, qui cartonne dans les cinémas de la France et du Québec. Comme le dit Jean-Baptiste, ce génie de l’informatique qui est pourtant un grand handicapé affectif devant l’Éternel : « Être intégré dans un monde de dingues, je ne suis pas sûr que ce soit une réussite. »

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