Aller voir si on est ailleurs

La pandémie a donné envie à Hugo Hamel et Mireille Morin d’aller voir ce qu’il y a ailleurs. Après un an et des mois de préparation, ils partiront voguer, et vivre, sur leur maison flottante.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La pandémie a donné envie à Hugo Hamel et Mireille Morin d’aller voir ce qu’il y a ailleurs. Après un an et des mois de préparation, ils partiront voguer, et vivre, sur leur maison flottante.

À quelques jours de prendre le large pour les vacances, hisser les voiles est dans l’air du temps. Ils sont nombreux à vouloir le faire pour de bon. Déguerpir, jeter l’éponge : les experts du marché du travail parlent déjà de l’été de la « Grande Démission ». Et d’employés qui ont décidé de retirer leur tablier pour aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte.

Aux États-Unis, pas moins de 2,7 % des travailleurs ont démissionné de leur poste au dernier trimestre, selon l’agence de presse Bloomberg. Au Canada, 130 000 personnes auraient aussi dit « Bye bye boss ! » pendant la pandémie et ont débarrassé le plancher plus vite que leur ombre. Encore sonnés par le coup d’enclume de la crise sanitaire, des milliers d’autres seraient sur les blocs de départ. Les employeurs s’arrachent les cheveux pour pourvoir des milliers de postes laissés en berne. Trop-plein de travail ou trop-plein de COVID-19 ?

Vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? La pause pandémique a fait résonner cette rengaine plus fort que jamais dans la tête de plus d’un salarié et a fissuré les colonnes du temple de l’emploi.

Rien que dans la métropole, un employé sur deux rêve de ne plus se pointer le nez au boulot que deux ou trois jours par semaine, selon la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Ailleurs au pays, 4 travailleurs sur 10 songent à changer de poste ou même de carrière depuis qu’un virus a achevé de siphonner leur capital de patience, révèle le Centre canadien pour la mission de l’entreprise.

Résultats des courses : pas moins de 150 000 postes affichent vacants au pays. Mais où sont partis tous ces déserteurs de la masse laborieuse ?

La crise a eu l’effet d’un coup d’accélérateur pour ceux qui avaient déjà un œil sur la retraite. Chez les surmenés de la COVID, elle a précipité les burn-out, mais aussi révélé le « browning » dans lequel s’enlisait en silence une frange d’employés 100 % présents au travail, mais absents au bataillon des motivés. Comme une grosse loupe, la pandémie a exacerbé le caillou dans le soulier que plusieurs toléraient jusqu’ici sans mot dire.

Mais il en est pour qui la crise a fait office d’épiphanie, de test pour faire le vrai bilan de leur BIB personnel, de leur bonheur intérieur brut. À en croire les chiffres, plusieurs étaient dans le rouge côté travail.

Cap sur l’inconnu

Hugo Hamel, 42 ans, et Mireille Morin, 35 ans, sont du nombre des « démissionnaires » de la COVID-19. Ils s’apprêtent à larguer les amarres, au sens propre comme au figuré, pour aller voir s’il existe une vie hors du travail.

Sur le quai du club nautique de Berthier, après plusieurs mois de préparation, Big Fish, leur voilier, est fin prêt à devenir leur cocon flottant pour les prochains mois. Quand je les ai rencontrés, Hugo, mordu de la voile, et Mireille, ébéniste et entrepreneure sociale, finissaient d’astiquer les 160 pieds carrés qui deviendront leur tanière à temps plein et leur passeport pour la liberté.

Quand la COVID s’est pointée, la vie de Hugo, travailleur du milieu du spectacle, s’est arrêtée net. « Je n’étais plus rien. Je me sentais comme une merde. Côté travail, je n’existais plus », dit-il.

Pourtant. Un salaire dans les six chiffres ; une vie professionnelle trépidante ; des heures investies pour créer des spectacles, ici et à l’autre bout de la planète. Tout pour filer le parfait bonheur. Mais un puissant manque de sens a fait craquer le vernis de ce tableau trop parfait.

« Je ne voyais plus que tout allait trop vite. La pandémie a été un révélateur de plein de choses. Notamment de l’énergie folle investie à créer des choses qui n’ont pas de sens. On perd nos vies, notre temps, nos couples. Je me sens chanceux d’avoir vécu cette crise pour m’en rendre compte », dit-il.

L’été dernier, lors d’une première échappée de deux mois sur Big Fish à destination des îles de la Madeleine, la porte de tous les possibles s’est entrebâillée pour Hugo. Mireille, qui devait rester une semaine à bord, n’est plus repartie. « Là, on s’est dit : “Et si c’était ça, notre vie ?” »

Un an et des mois de préparation plus tard, les amoureux ont bradé autos et condo, ont fait une croix sur des contrats qui redémarraient en fou et ont amassé un assez gros pécule pour tenir trois ans sur leur maison flottante. Après avoir fait leurs comptes, ces futurs abonnés à la grande bleue ont compris qu’ils pourraient vivre avec 15 % de ce qu’ils gagnaient avant.

Là, on s’est dit: “Et si c’était ça, notre vie?”

 

Mais la liberté, ça s’achète. Ces choyés de la vie conviennent que déguerpir n’est pas donné à tout le monde. Sans jeunes enfants ni parents vieillissants, c’est plus facile de couper le cordon ombilical : personne n’est laissé sur le quai. « Est-ce que c’est ça, la vie ? Je ne sais pas. On s’en va trouver la réponse ! » insiste Hugo.

Ils ont de quoi tenir 36 mois. Ils vogueront là où le temps les mènera, probablement vers le sud quand le froid pointera son nez. Ils disposent de réserves d’eau suffisantes pour ne pas toucher terre pendant 38 jours. On ne sait jamais, d’un coup qu’un sursaut du virus les obligerait à se mettre en quarantaine dans un port.

L’abandon avec un grand A

Partir, c’est mourir un peu. Les deux complices avouent être devenus les fossoyeurs volontaires d’une vie devenue trop prévisible. « Tout le monde me demande : “Où tu vas ?” Je ne le sais pas ! J’ai tout planifié, sauf le jour du départ et l’itinéraire », insiste-t-il.

« Le but, ce n’est pas de se payer des vacances à temps plein, c’est de vivre. Ce sont les rencontres qui vont décider de notre route. C’est ça qui donne un sens au voyage », soutient Hugo.

Les gens de bateau ont une âme, dit le marin. Et durant leur parenthèse en mer, ils auront d’abord à sonder la leur, au fil des flots et du vent, avant d’aller à la découverte de celles des autres. « On en reviendra différents. Des liens uniques vont se tisser », insiste Hugo.

La pandémie a été un révélateur de plein de choses. Notamment de l’énergie folle investie à créer des choses qui n’ont pas de sens. On perd nos vies, notre temps, nos couples. Je me sens chanceux d’avoir vécu cette crise pour m’en rendre compte.

Entre le lit, caché sur la poupe du bateau, et une alcôve pour relaxer à la proue, le nouveau logis du duo concentre en quelques mètres carrés une cuisine, une machine à café, une microsalle de bain, une table de travail et une banquette. Un espace minimal où le couple va se lover après des mois de confinement. « C’est petit, mais en fait, on sera dans quelque chose de beaucoup plus grand que ce qu’on a jamais connu : la mer ! » dit Mireille.

L’abandon, le fameux lâcher-prise, continuera de clignoter sur le radar du tandem pour les prochains mois. « On est une génération “micro-ondes” qui veut tout, tout de suite. On avait tout, mais on n’avait pas de temps. Là, on a pris du temps, beaucoup de temps et d’énergie, pour concrétiser ce rêve », insiste Hugo.

Reste maintenant à apprivoiser la bête, pour vrai. S’abandonner à Éole et aux humeurs du moment est pour l’heure le seul plan de match inscrit au carnet de bord de Big Fish.

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