Histoire et Mémoire

Il n’y a pas si longtemps, Olivier Pétré-Grenouilleau n’intéressait personne. Spécialiste international de l’esclavage, il n’était connu que d’un cercle restreint d’universitaires. Son champ d’études était d’ailleurs déserté par les historiens. Il avait d’abord écrit une histoire de sa ville natale, Nantes, qui fut au XVIIIe siècle la capitale française de la traite négrière. De fil en aiguille, l’esclavage devint son champ de prédilection.

Lorsque, le 11 juin 2005, après avoir remporté le prestigieux prix du Sénat du livre d’histoire, il accorda une interview au Journal du dimanche, il ne se doutait pas de la tempête médiatique qu’il allait déclencher. À cette époque, le mot « woke » n’existait pas et le délire victimaire qui s’est emparé de nos sociétés n’en était encore qu’à ses balbutiements. Du jour au lendemain, des groupes militants ont exigé sa suspension, l’ont traité de « complice des négriers », ses conférences furent menacées. Dans un monde qui n’était pas encore familier de ces méthodes de voyou, la surprise fut totale.

Que lui reprochait-on ? D’avoir énoncé une évidence, à savoir que si les traites négrières ont évidemment été des crimes contre l’humanité, elles n’ont pas pour autant été des génocides. Avec toute sa science, Pétré-Grenouilleau répondait notamment aux divagations de l’humoriste Dieudonné plus tard condamné pour antisémitisme.

Son raisonnement était pourtant imparable. « La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple », mais de le contraindre au travail forcé, disait-il. « Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents […]. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. »

Nous n’étions encore qu’au début de cette collision frontale entre Histoire et Mémoire qui ébranle nos sociétés. D’un côté, le travail minutieux, rationnel et tout en nuances de l’historien éloigné du cirque médiatique. De l’autre, ce que l’historien français Antoine Prost nomme l’injonction incantatoire du « devoir de mémoire » avec son lot d’affectivité, son sensationnalisme médiatique, ses exigences de réparation et ses discours militants. Si la Mémoire procède d’un devoir moral, l’Histoire, elle, n’a pas pour fonction de dire la morale et encore moins de rendre la justice. Deux logiques irréconciliables.

Ce choc entre Histoire et Mémoire, nous le revivons aujourd’hui au moment où des discours chargés d’affects veulent voir dans le drame de l’assimilation violente des peuples autochtones rien de moins qu’un « génocide ». Seize ans plus tard, la réflexion de l’historien nantais n’a rien perdu de sa pertinence.

Force est de constater que les faits colligés par ceux dont c’est la profession tendent à confirmer que les peuples autochtones d’Amérique du Nord furent en effet victimes, non pas d’un génocide, mais de ce que depuis les années 1960 on nomme un ethnocide. Il ne s’agit pas ici encore d’établir une échelle des souffrances et encore moins de nier que certains massacres ont été commis. Il s’agit de comprendre ce qui s’est passé en refusant d’écrire l’histoire en cédant aux pressions et à l’émotivité du moment.

« Les puissances d’Amérique, qui auraient pu se rendre directement coupables de génocides, s’en sont gardées », écrit l’historien français Frédéric Dorel (La thèse du « génocide indien » : guerre de position entre science et mémoire). D’un côté, dit-il, les catholiques virent « en l’Indien un oublié de Dieu à sauver par le baptême ». On n’assassine pas celui que l’on veut convertir. De l’autre, « une opinion publique vigilante et active » contribua à les protéger. Les puissances coloniales se sont donc orientées « vers une autre méthode, dit Dorel, moins criminelle en apparence, appelée l’ethnocide, qui n’est autre que l’élimination culturelle, spirituelle et linguistique des peuples indigènes, sans représenter une élimination physique ».

Si les morts furent si nombreux dans les pensionnats, cela ne saurait donc s’expliquer par un plan systématique et conscient destiné à supprimer physiquement les Amérindiens. Ce qui n’excuse évidemment rien. Dorel souligne d’ailleurs qu’avec la Conquête, « la vision protestante » a prédominé. Une vision, dit-il, « dans laquelle l’indigène est davantage un instrument du Mal qu’il convient de tenir à distance qu’un objet de conversion. » Ce qui peut peut-être expliquer que, par une curieuse permutation des contraires, ce même Amérindien soit aujourd’hui devenu dans le monde anglo-américain l’incarnation du Bien.

Si la Mémoire a ses règles, l’Histoire, elle, n’a pour but de conforter ni les vainqueurs ni les vaincus. Pour cela, encore faut-il que les historiens puissent travailler librement sans risquer de subir le sort qu’on a réservé à Olivier Pétré-Grenouilleau. Pour faire la lumière sur les pensionnats pour Autochtones, les témoignages aussi poignants soient-ils ne suffisent pas. Au-delà d’une vision par trop moralisante du passé, il faudra tôt ou tard que s’impose le regard complexe de l’Histoire.

En attendant, gardons-nous de ce que Chantal Delsol nomme la « volonté utopique de nettoyer le monde […] de toutes ses taches pour le rendre parfait ». Ce projet, qui n’a rien à voir avec l’Histoire, est « insensé et puéril, dit-elle. D’abord parce que la perfection n’est pas de ce monde, ensuite parce que notre génération n’a pas mission de décréter le bien pour les siècles des siècles, passé et avenir confondus. »

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