Heureusement, il n’y a pas de crise!

Au matin de la journée des déménagements, sur les ondes de la radio publique, alors qu’on lui demandait combien de personnes risquent de se retrouver sans logis, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, s’est faite rassurante. « Honnêtement, ça se passe bien », déclarait-elle, invitant les gens à se tourner vers les ressources disponibles en cas de besoin.

« On a pris tous les moyens », disait-elle, son gouvernement ayant déployé un plan de 60 millions de dollars afin d’offrir une bonification d’urgence du supplément au loyer ainsi que des subventions aux municipalités pour l’entreposage et l’hébergement temporaires. Mais comme on rapporte depuis des mois les inquiétudes des locataires, et ce, depuis les quatre coins du Québec, on lui a encore posé la question : y a-t-il une crise du logement, oui ou non ? Non, s’est-elle empressée de répondre, il n’y a pas de crise du logement. Tout va bien sur le terrain, jurait-elle, soulignant qu’elle nous l’aurait dit, si ça allait mal.

Les histoires tapissent pourtant les pages des journaux. Il ne s’agit pas, comme on le dit souvent, d’une lubie des associations de défense des locataires. Les chiffres sont là, sous nos yeux, les témoignages aussi. Les taux d’inoccupation demeurent très bas, surtout pour les grands logements. Le prix des loyers augmente. Les évictions se multiplient. La discrimination s’intensifie.

Selon des données produites en juin par la Société canadienne d’hypothèques et de logement à la demande du Journal de Montréal, au Québec, parmi les municipalités de plus de 10 000 habitants, 8 sur 10 affichaient à l’automne dernier un taux d’inoccupation inférieur à 3 % — seuil sous lequel les logements deviennent rares. Une quinzaine de municipalités rapportaient même un taux d’inoccupation sous la barre de 1 %, réduisant à presque rien la disponibilité des logements abordables.

Quant au prix des loyers, le RCLALQ a dévoilé ces derniers jours, pour une deuxième année consécutive, son enquête sur le prix des logements à louer, réalisée à partir de 57 000 petites annonces publiées sur Kijiji entre janvier et mai 2021. En 2020, la même enquête avait révélé un écart alarmant entre les loyers des logements annoncés et le loyer moyen compilé par la SCHL, indiquant un écart grandissant entre le prix des logements déjà occupés et le prix des logements qui reviennent sur le marché. Et cette année, on constate un nouveau bond dans le prix des logements à louer. Pour un logement de deux chambres dans une région métropolitaine, on parle d’une augmentation de 16 %. Cette tendance s’est répandue bien au-delà de Montréal. Dans des municipalités comme Granby et Salaberry-de-Valleyfield, le loyer moyen a augmenté de 14 % et de 15 %, respectivement. En un an.

Cette augmentation continuelle (et spectaculaire) des loyers fait forcément croître la proportion des ménages qui doivent consacrer le tiers, voire la moitié de leur revenu à se loger, menant à une paupérisation générale des locataires. Or cet appauvrissement généralisé ne sera pas corrigé par le plan déployé par la ministre de l’Habitation, qui constitue au mieux une béquille temporaire pour les plus mal pris d’entre tous.

S’ajoute à cela la multiplication des évictions, et surtout des évictions abusives. En décembre 2020, le Comité logement de la Petite-Patrie présentait les résultats de son enquête sur les reprises de possession et les évictions menée dans ce quartier de Montréal au cours des dernières années. Les résultats sont frappants : dans près des trois quarts des reprises et des évictions analysées, il a été révélé que le propriétaire avait agi de façon frauduleuse ou malveillante. Dans les cas de « rénoviction » ou de « démoviction », le portrait était encore plus sombre : la totalité des locataires avaient subi des tactiques malveillantes de la part de leur propriétaire. Et très peu d’entre eux ont pu obtenir gain de cause ou réparation devant le Tribunal administratif du logement.

Cette enquête repose évidemment sur un échantillon limité, mais elle démontre malgré tout que la crise ne peut être réduite à la seule disponibilité des logements. Elle renvoie aussi, et peut-être même avant tout, à l’aggravation de la précarité résidentielle vécue par bon nombre de personnes. Les dynamiques à l’œuvre sur le marché locatif indiquent une érosion claire de la possibilité, pour les locataires, d’accéder à un logement adéquat et d’y rester le temps qu’ils le désirent ainsi que de leur capacité réelle à exercer leurs droits. Le rapport de force dont jouissent les propriétaires, quoi qu’ils en disent, s’accroît sans cesse, et ce déséquilibre est également au cœur de la crise.

Lorsque la ministre de l’Habitation s’entête à dire qu’il n’y a pas de crise du logement, que tout va bien sur le terrain, elle ne nie pas la réalité. Elle nous donne en fait son appréciation de la situation. Elle admet qu’il est normal, inévitable, voire souhaitable, que les gens qui n’ont pas accès à la propriété vivent ainsi. Observer l’état des lieux et conclure à l’absence de crise, c’est déclarer que tous ceux qui s’inquiètent, renoncent à leurs droits par peur de représailles et se contentent d’un logement trop petit et trop cher méritent ce qui leur arrive.

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