La dictature Ortega

Des années 1970 et 1980, il a conservé la rhétorique anti-impérialiste et les sympathies de Moscou. Encore mercredi, après quatre semaines de répression implacable — 21 arrestations entre le 3 et le 26 juin, dont 5 de candidats plus ou moins déclarés à la présidence aux élections de novembre —, le comandante Daniel Ortega, à la tête du Nicaragua depuis 2007, a ouvert la bouche et ressorti ses vieilles ficelles.

Il a vitupéré l’impérialisme gringo, ses plans de « domination mondiale » (accusation devenue franchement risible en 2021), les « manipulations » de l’Organisation des États américains en Bolivie en 2019. Il a revendiqué son cousinage avec le chavisme vénézuélien… puis lancé que de petits pays comme le Nicaragua (6,5 millions d’habitants) devraient pouvoir disposer de bombes nucléaires !

À la fin de son discours, dans une référence à cette vague d’arrestations, il a dit que « tout a été fait conformément à la loi », et que ces opposants coffrés ont été arrêtés comme on arrête des trafiquants de drogue.


 
 

Le jeune révolutionnaire moustachu qui avait tenu la dragée haute à Ronald Reagan dans les années 1980, avant de perdre le pouvoir lors de l’élection démocratique de 1990 — cas rare d’un gouvernement révolutionnaire de gauche chassé par les urnes —, est devenu un inamovible dictateur de 75 ans, tyran enkysté digne des romans crépusculaires de García Márquez.

Ses forces répressives n’hésitent plus à tirer sur la jeunesse révoltée (quelques centaines de victimes lors des manifestations de 2018 et de 2019, dont plusieurs de balles dans la tête ou dans la nuque), et aujourd’hui à faire arrêter quiconque peut le menacer face aux électeurs.

De nouvelles lois sont votées par un Parlement aux ordres, qui autorisent arrestations et détentions secrètes, érodent ou abolissent la présomption d’innocence, etc.

Daniel Ortega a juré que plus jamais on ne lui referait le coup de 1990, lorsqu’il avait perdu le pouvoir aux mains de Violeta Chamorro, héritière d’une grande famille libérale-conservatrice du pays. Une élection aujourd’hui considérée (par l’Histoire officielle à Managua) comme une « manipulation » et une « trahison contre le peuple ».

En ce printemps 2021 — année électorale —, la répression est plus ciblée qu’en 2018 et 2019, alors qu’on avait fait tirer sur des foules qui protestaient à la fois contre l’austérité et l’autoritarisme.

Outre les quelque 325 morts, cette vague de répression s’était soldée par l’exil d’environ 150 000 Nicaraguayens (dont les deux tiers vers le Costa Rica frontalier, pays libéral, démocratique et relativement paisible).

Cette fois, armé de nouvelles lois répressives, le régime se contente de faire emprisonner, sous des motifs inventés ou arbitraires, les têtes de l’opposition susceptibles de l’inquiéter en novembre.

La première de la fournée a été, le 2 juin, celle qui semblait la plus menaçante pour Ortega selon un sondage indépendant de Gallup mené ce printemps : Cristiana Chamorro. Une vingtaine d’autres arrestations ont suivi, tout au long du mois de juin.


 
 

Le retour du « fantôme des Chamorro » a déclenché l’alarme dans la maison Ortega (Daniel Ortega, sa femme, Rosario Murillo, et leurs nombreux enfants ont fait main basse sur une grande partie non seulement des institutions de l’État, mais aussi de la richesse privée du pays, notamment dans les médias).

Cristiana est la fille de l’ancienne présidente, tombeuse du jeune Ortega en 1990. Cette journaliste et gestionnaire semblait à même, en 2021, d’unir l’opposition politique et de réduire le parti sandiniste (au pouvoir) à son noyau dur de 20-25 %.

C’en était trop, et sa mise aux arrêts domiciliaire a lancé le bal de la répression, pour réduire au silence l’opposition politique, dans un pays où les procédures démocratiques, de plus en plus « arrangées » en faveur du pouvoir, sont devenues une façade.

La tyrannie politique ne vient pas que de la droite et des oligarchies. Certes, la démocratie en Amérique centrale se réduit souvent à l’alternance des grandes familles au pouvoir, et se défait dans les collusions entre élites politiques, judiciaires et économiques. Le banditisme organisé — parfois issu des anciennes guérillas ou des ex-escadrons de la mort — est également une grave plaie dans cette région du monde.

Mais ne sous-estimons pas les ferments totalitaires qui existent également à gauche, comme nous le montre cet impitoyable « automne du patriarche » à Managua.

François Brousseau est commentateur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. Cette chronique fait relâche pour l’été et sera de retour le 16 août.

À voir en vidéo