La fête nationale des Pas Pires

Puisque notre histoire ne fut pas, du moins pas seulement, une épopée des plus brillants exploits, nous avons adopté une façon de nous exprimer qui interdit la suffisance. Nos réalisations sont pas pires, nos paysages, pas mal, les filles, pas laides (et on ne leur ferait pas mal). Dans un bel esprit d’équilibre, nos échecs, de même, sont pas fameux et pour accomplir une job passable, ça prend pas la tête à Papineau.

Le superlatif est donc suspect dès qu’il s’agit de se mesurer ou de se comparer. J’entendais l’humoriste Mehdi Bousaidan noter très justement que les citoyens des États-Unis se désignent « Américains » avec l’arrogance tranquille de ceux qui s’approprient le nom d’un continent sans le consentement de leurs voisins. Les Français, eux, refuseraient de troquer leur désignation nationale contre le mot « Européen » car, certainement, ils jugeraient que cela leur enlèverait de la valeur. Ici, nous nous appelions les Canadiens (plus exactement Canayens) jusqu’à ce que nos voisins adoptent notre appellation. Ils étaient des Anglais et, jusqu’en 1947, les seuls passeports disponibles au Canada étaient britanniques. Beaux joueurs, nous nous sommes repliés sur le mot Québécois sans broncher, mais sans changer le nom de notre équipe de hockey, ce qui introduit une joyeuse équivoque, surtout le jour de la fête nationale. Prenez aussi le mot « colon ». Vrai, jusqu’aux années 1950 ce mot était, du moins dans la bouche de Duplessis et des élites cléricales, un compliment, voire une vocation. Ces temps-ci, l’utiliser pour désigner votre interlocuteur dans une conversation serait — comment dire ? — pas fameux.

Une partie du débat en cours dans les pages de cet auguste journal, et dans d’autres, tourne d’ailleurs autour d’une question, non de valeur comparée, mais de souffrance comparée : qui sont, sur notre territoire, les véritables prétendants à la palme historique de la victime ? Les Autochtones, les Noirs ou les francophones ? Je ne tranche pas, je constate.

Moi qui suis grand lecteur de sondages, je voudrais simplement vous offrir pour ces lendemains de fête nationale, chers lecteurs, quelques raisons supplémentaires de vous trouver « pas pires » sur les trois grandes lignes de fracture de l’année : le racisme, la question autochtone et la pandémie.

Sachez qu’Angus Reid vient de mesurer que pas moins de 9 % des Québécois estiment que « certaines races sont supérieures à d’autres ». C’est précisément la définition du racisme. Alors, pas fameux. Mais au Canada, cette réponse de, disons, « colons » est donnée par 12 % des répondants. Pire : chez les membres des minorités visibles, ils sont 18 %, soit le double des Québécois, à penser que certaines races sont supérieures. (Mémo à Angus : la prochaine fois, demandez-leur de préciser quelle race ils désignent ainsi. La leur ou celle des autres ?)

Ce résultat paradoxal renvoie à un sondage Ekos de 2019 où on apprenait que 30 % des Québécois estimaient qu’il y avait trop de membres de minorités visibles parmi les immigrants. Pas fameux. Mais ce niveau montait à 46 % en Ontario, à 56 % en Alberta. Et, tenez-vous bien, chez les membres des minorités visibles, 43 % estimaient que, parmi les immigrants, il y avait trop de, ben, de gens comme eux ! Bref, les Québécois étaient moins regardants sur la couleur de peau que les Canadiens et que les citoyens de couleur eux-mêmes. Pas mal.

Un dernier mot sur la question raciale. On savait que les crimes haineux étaient plus nombreux en Ontario qu’au Québec en 2019, dernier rapport disponible. Le rapport annuel du Service de police de la Ville de Montréal vient de nous apprendre qu’en 2020, soit la première année de mise en application de la Loi sur la laïcité, le nombre de crimes haineux liés à la religion fut en baisse de 23 %, le nombre d’incidents haineux liés à la religion en baisse de 48 %. Pas mal pantoute. Vous me direz, avec la pandémie, on avait moins d’occasions de se croiser, donc de se détester. Pourtant, ils avaient aussi une pandémie à Toronto et, là, selon le rapport annuel du Service de police, les crimes et incidents de haine religieuse ont augmenté de 77 %. Sûrement encore un coup de la loi 21 !

Sur la question autochtone, Environnics vient de nous apprendre que, comme les autres Canadiens, 43 % des Québécois pensent que le gouvernement n’en a pas fait assez pour assurer une véritable réconciliation. Mais il y a des résistants. Ceux qui trouvent qu’on est allé trop loin, qu’on a été trop généreux avec eux. Au Québec, 13 % le pensent. C’est pas fameux. Au Canada : 20 %. C’est terrible.

Il est aussi intéressant de noter comment s’imbrique le sentiment antireligieux des Québécois dans la question des pensionnats. Léger a demandé qui était responsable de ce désastre : le gouvernement fédéral ou l’Église ? Évidemment, la réponse est : les deux. Mais le sondeur a forcé ses répondants à choisir. Les deux tiers des Canadiens ont pointé l’Église. Les Québécois encore davantage : 69 %. D’ailleurs, plus on a de la mémoire, plus on condamne l’Église, à 76 % chez les plus de 55 ans. Les Québécois disent d’ailleurs avoir davantage honte, à 86 %, que la moyenne canadienne, élevée, de 80 %.

La troisième grande question de l’année est évidemment la pandémie. On n’a qu’à rappeler le nombre de morts en CHSLD de la première vague pour montrer comment les Québécois ont été moins que pas fameux. En fait, nous avons été parmi les cancres de la planète. Pourtant, nous nous sommes ressaisis. Avec un approvisionnement en vaccin égal à celui du Canada et inférieur à celui des États-Unis, la mobilisation québécoise pour les vaccins nous a permis de dépasser nos voisins et a fait de nous des champions mondiaux, avec 80 % de la population de plus de 12 ans immunisée au moins une fois. Pas pire pantoute. En fait, presque aussi bon qu’une Coupe Stanley !

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