Les élections de la dernière chance

Qu’ils le veuillent ou non, les Canadiens iront très probablement aux urnes avant que les feuilles ne tombent des arbres cet automne. Tous les chefs de parti politique à Ottawa semblent résignés au fait qu’ils devront se soumettre au verdict des électeurs dans les semaines à venir. Pour quatre d’entre eux, il s’agira vraisemblablement des élections de la dernière chance.

En écoutant Erin O’Toole faire son bilan de la session parlementaire cette semaine, on avait la nette impression que le chef conservateur cherchait à protéger les acquis plutôt que d’élargir le bassin d’électeurs conservateurs potentiels. En mettant tous les autres partis politiques dans le même panier — libéral, en l’occurrence —, M. O’Toole met l’accent sur le clivage droite-gauche pour mobiliser la base conservatrice en vue de la bataille électorale. Il en aura besoin afin d’éviter le pire. En 2019, le PCC a gagné 121 sièges sous le très terne Andrew Scheer, une hausse de 22 par rapport à son score de 2015. Or, si on se fie aux derniers sondages, M. O’Toole ne serait pas en mesure de répéter cette performance. En Alberta, où les déboires du premier ministre Jason Kenney entachent la marque conservatrice, les libéraux et les néodémocrates pourraient même rafler quelques sièges à Edmonton aux dépens de la formation de M. O’Toole. En Ontario, où la vaste banlieue torontoise avait donné à Stephen Harper sa majorité si convoitée en 2011, les conservateurs se sont de nouveau recroquevillés dans les circonscriptions rurales. Idem en Colombie-Britannique. M. O’Toole n’impressionne guère au Québec, où se dessine une lutte à deux entre les libéraux et le Bloc québécois. Si les conservateurs tombent en bas des 100 sièges à la Chambre des communes, les jours de M. O’Toole seront comptés. La campagne qui s’annonce sera ainsi pour lui une question de survie politique.

C’est également le cas pour Jagmeet Singh, même si le chef néodémocrate peut amorcer la campagne avec plus de sérénité que son adversaire conservateur. M. Singh a impressionné plusieurs observateurs politiques durant la session parlementaire qui s’est terminée cette semaine en se faisant le porte-étendard des causes progressistes que les libéraux prétendent appuyer sans pour autant aller au bout de leurs convictions. Si M. Singh n’a pas réussi à rebâtir son parti au Québec — un sondage Abacus publié cette semaine n’accordait que 5 % des appuis au NPD dans la province —, il a su conquérir les cœurs des électeurs progressistes au Canada anglais, surtout en Colombie-Britannique, où sa formation est maintenant en tête dans les sondages. Le NPD devra tout de même améliorer son score par rapport à 2019, lorsque le parti a gagné 24 sièges avec 16 % du vote populaire, pour que M. Singh puisse rester confortablement en selle. Heureusement pour lui, une guerre interne au Parti vert du Canada arrive au bon moment.

Effectivement, la cheffe verte, Annamie Paul, lutte déjà pour sa survie politique alors que son parti se fracture autour de la question israélo-palestinienne depuis la décision de la députée Jenica Atwin de se joindre aux libéraux. La gestion de Mme Paul a été sévèrement critiquée lors d’une réunion virtuelle de l’exécutif du parti il y a deux semaines. La cheffe a accusé ses critiques de sexisme et de racisme envers une femme noire. Plusieurs candidats potentiels se sont désistés dans la foulée de cette affaire en disant ne pas pouvoir porter la bannière verte sous Mme Paul. Certains parlent d’un retour à la tête du parti de l’ancienne cheffe Elizabeth May, qui occupe toujours l’un des deux sièges verts à la Chambre des communes, avant le déclenchement des élections. Cela semble improbable, à moins que Mme Paul démissionne de son propre gré. Si elle refuse, tout indique que la campagne qui s’en vient sera sa seule en tant que cheffe verte.

Un gouvernement majoritaire semble à portée de main pour le premier ministre Justin Trudeau. Le chef libéral a retrouvé son niveau de popularité de l’avant-pandémie, et sa gestion de la crise de la COVID-19 est généralement saluée par les Canadiens. La lenteur dans la livraison des vaccins en début d’année étant chose du passé, les libéraux peuvent entamer la campagne en se vantant d’avoir permis à environ trois quarts des Canadiens de se faire vacciner avec au moins une dose avant la fête du Canada. Le scandale du harcèlement sexuel dans les Forces armées canadiennes, et la réponse décevante de son gouvernement face à des allégations portées contre les hauts gradés de la Défense guetteront toutefois le premier ministre féministe en campagne électorale. Tout comme l’affaire WE Charity, dont l’odeur n’est pas totalement dissipée. Mais les libéraux misent sur l’impopularité de M. O’Toole pour redevenir majoritaires en Chambre. S’ils se retrouvent toujours minoritaires après le scrutin, M. Trudeau préparerait vraisemblablement son départ.

Yves-François Blanchet entame la campagne avec son parti entièrement derrière lui. Ressuscité en 2019 après huit ans sous respirateur artificiel, le Bloc reste à égalité avec les libéraux au Québec dans les sondages. La stratégie du parti de « soutenir ce qui est bon pour le Québec » à Ottawa semble plaire aux Québécois à l’extérieur des villes de Montréal et de Québec. Même si le Bloc perd quelques sièges — le résultat dans plusieurs des 32 circonscriptions gagnées en 2019 ayant été très serré —, le leadership de M. Blanchet ne sera pas menacé pour autant. Pour lui, ces élections ne seraient pas celles de la dernière chance. C’est une autre paire de manches pour tous les autres.

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