Être de la relève politique, à quel prix?

L’été et les vacances arrivent, mais, autour de moi, j’ai le sentiment que la saison politique bat son plein. Les élections municipales approchent, et tous les partis politiques, particulièrement à Montréal, cherchent à recruter plus de jeunes, plus de femmes, plus de personnes issues des communautés sous-représentées. Certaines personnes ainsi sondées par les différentes formations font partie de mes réseaux. Il s’agit même parfois de vieux amis, des gens de toutes sortes d’allégeances. Alors, ça tergiverse, ça discute, et j’entends les pour et les contre, les craintes et les motivations de se lancer.

Presque toujours, on réfléchit à la violence qui semble accompagner automatiquement le profil public. En ce sens, le reportage signé mercredi par Romain Schué à Radio-Canada, sur la difficulté des partis politiques à recruter des candidats à cause du climat sur les médias sociaux, n’a rien de surprenant. Les attaques sont particulièrement virulentes depuis le début de la pandémie. C’est pire lorsqu’on est une femme, pire lorsqu’on est une personne racisée, pire lorsqu’on fait partie des communautés LGBTQ2S+, pire lorsqu’on ne fait pas partie du paysage politique traditionnel de plus de façons encore ou lorsqu’on cumule plusieurs de ces identités en même temps.

C’est une chose de se faire critiquer, c’en est une autre de se faire attaquer sur son humanité et encore une autre de craindre pour sa sécurité.

On me dira que des élus de toutes les origines et de tous les milieux reçoivent des menaces ces temps-ci, et c’est vrai. Les gens ordinaires n’ont pas, toutefois, accès à la même protection de la SQ ou aux tours de condos avec gardiens de sécurité pour faire face aux menaces. Pour cette nouvelle génération que les partis municipaux tentent de recruter ces dernières semaines, la violence endurée est souvent plus importante pour une visibilité publique comparativement moindre, et les moyens d’y faire face sont plus limités.

Donc, les candidats potentiels réfléchissent avant de se lancer. Parce que, pour faire face à la violence, on doit être convaincu que ça en vaut la peine.

Est-ce que les partis cherchent à diversifier la représentation à l’Hôtel de Ville pour faire plus chic sur les photos de groupe, pour prouver qu’on est ouvert d’esprit, ou parce qu’on veut vraiment écouter des perspectives qu’on avait réussi à écarter jusque-là ? Est-ce qu’on recrute pour co-construire une vision de la politique de proximité ou pour repeindre aux couleurs de l’arc-en-ciel la vieille même machine électorale qui n’a jamais servi tous les citoyens équitablement ? Est-ce que les élus actuels accueilleront les idées qui détonnent des nouvelles recrues avec ouverture ou le feront-ils avec condescendance ? Vous savez, cette condescendance qui s’ignore, la plus commune, la plus anodine. « Si tu penses différemment, c’est parce que tu ne comprends pas encore, que tu as moins d’expérience. Je vais t’expliquer comment ça fonctionne. (Parce que, sache-le bien, c’est moi qui suis et dois rester le maître de comment ça fonctionne.) »

Parfois, on croit que la haute direction de la formation politique qui recrute laissera assez de place aux candidats pour que le risque de violence en vaille le coup — mais la réflexion ne s’arrête pas là. Encore faut-il prendre en considération les membres, les organisateurs, les conseillers.

C’est un secret de Polichinelle que bien des militants de longue date au sein des partis politiques voient cette soudaine préoccupation pour la diversité d’un mauvais œil. Les nouvelles recrues issues des groupes sous-représentés peuvent être perçues comme « privilégiées » à cause de leur identité — même si elles ont en général des CV beaucoup plus longs pour être considérées pour le même poste relativement « junior ». On parle « d’ancienneté », on croit que certaines positions nous étaient dues, parce qu’il faut récompenser la base. La réflexion aurait plus de valeur si on se demandait aussi pourquoi et comment ladite base a longtemps découragé l’implication de pans importants de la société. Ces mécontents de la « discrimination positive » seront plus hostiles aux nouvelles recrues, plus durs envers elles à la moindre erreur, moins solidaires dans la moindre crise. On sera tenté de changer les règles d’une investiture pour compliquer l’accès à la candidature ou de faire savoir son mécontentement d’une manière ou d’une autre. Ces nouveaux venus en politique s’exposent à être jugés en fonction de cet accueil difficile : s’agit-il de personnes « polarisantes », peu « rassembleuses » ? La crise qui secoue actuellement le Parti vert du Canada et les attaques contre le leadership d’Annamie Paul, première femme noire et juive à être élue chef d’un parti politique fédéral, semblent être des exemples classiques du phénomène.

En plus de tous ces obstacles internes, et bien d’autres, une personne issue d’un groupe sous-représenté devra aussi considérer les doubles standards qui pourraient exister dans les médias à son égard, en plus de la violence sur les médias sociaux étayée dans le reportage de Radio-Canada. Il y a donc un danger à isoler la violence en ligne, aussi intense soit-elle, comme facteur principal de découragement des candidats potentiels. Je pressens qu’à l’automne, les partis politiques nous parleront de ces menaces en ligne et d’autres trolls haineux pour se dédouaner de toute responsabilité dans le manque de diversité qui perdurera, malgré les efforts et les quelques améliorations, au sein de leurs équipes. On tentera de nous faire oublier que le problème continue de se situer aussi au sein de leurs structures internes.

Pour faire face à la violence en politique, encore faut-il avoir la conviction que les flèches seront vraiment tirées de face, et non dans le dos. Si toutes les personnes qui sont présentement approchées avaient la conviction que leurs formations les soutiendraient efficacement dans l’adversité, et qu’on ne les recrute pas pour mieux étouffer leurs voix, le choix serait déjà plus facile à faire.

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