Les saisons de la Saint-Jean

Décidément, nos racines religieuses demeurent bien vivaces. Cet entêtement à nommer Saint-Jean-Baptiste une célébration qui depuis 1977 porte fièrement le titre de fête nationale doit signifier quelque chose. Quand un journaliste parle de Saint-Jean, il se fait rappeler à l’ordre. Rien n’y fait. On récidive. Le nom s’est incrusté dans l’inconscient collectif, auréole en prime.

Longtemps, accompagné d’un mouton, un jeune garçon aux cheveux frisés représentant le prophète du Nouveau Testament a dominé le cortège très catholique parcourant les rues du Québec. Même Robert Charlebois, qui chantera jeudi lors de l’édition virtuelle de la fête nationale, avait été dans son enfance un de ces petits frisottés en vedette d’une « parade ».

En Nouvelle-France, la fête, coïncidant avec le solstice d’été et ses feux de joie, était déjà célébrée. Dès 1908, le pape Pie X offrait au cousin présumé de Jésus le titre de patron des Canadiens français. Quant au mouton, il nous aura mis bientôt le rouge au front, par la passivité reconnue de son espèce. Ainsi, après la Révolution tranquille, enfant et ruminant prirent le clos, supplantés par la statue d’un homme adulte sur son char allégorique. Puis, le défilé s’est arrimé à des festivités plus profanes à saveur souvent politique.

Plusieurs gardent des souvenirs mémorables de cette fête-là. Certains étaient présents en 1968 lorsque le ministre Pierre Elliott Trudeau fut pris à partie par un groupe d’indépendantistes à Montréal lors des célébrations. L’année suivante, une statue de saint Jean-Baptiste avait été détruite le 24 juin par des membres du Front de libération populaire.

À moi, le nom évoque d’abord les plaines d’Abraham, avec le spectacle des Vigneault, Ferland, Deschamps, Léveillée et Charlebois. Aussi, plus tard, sur le mont Royal, ces foules immenses avinées et enfumées festoyant, fleurdelisés en main… avant de laisser leurs détritus sur un site dévasté. En 1977, René Lévesque avait proclamé le 24 juin fête de tous les Québécois. Encore que bien des nouveaux venus et des membres d’autres communautés historiques, surtout les anglophones, pourtant en réunions de quartier multiethniques, se sentent écartés d’une célébration de l’entre-soi. On ne leur donne pas tout à fait tort. Le berceau de la Nouvelle-France, les soulèvements des patriotes et la fièvre indépendantiste restent associés à notre fête nationale, comme à son héritage religieux. D’ailleurs, il est important de raviver ses racines.

Encore cette année, sous le thème « Vivre le Québec tissé serré », l’expression renvoie, malgré les vœux inclusifs des organisateurs, à la fameuse souche. Ils ont beau insister sur le métissage, cette journée-là demeure, contre vents et marées, celle des « Canadiens français » d’antan et de leurs alliés. Ce serait mésestimer la force de son ADN que de refuser de reconnaître son évident côté tribal. Certains me demandent : Et pourquoi pas ? On a le droit à notre fête à nous. Oui ? Non ? Chose certaine, le constat demeure : le message a changé en visant l’ouverture, sans ébranler la classique portée identitaire de cette Saint-Jean.

Pour une seconde année consécutive, afin de respecter les mesures de distanciation, malgré quelques activités extérieures, le grand spectacle sera virtuel. Télévisé le 24 juin, à partir du Manoir Richelieu dans Charlevoix. Plus de 200 artistes, dont Charlebois, Samian, Gregory Charles, Raôul Duguay, Marie-Mai, Janette Bertrand, Fred Pellerin, Kim Thúy, Cœur de pirate, Corneille. La souche, mais aux côtés des chouchous de la famille, dont des membres des Premières Nations récemment adoptés et choyés.

J’ignore si la pandémie a uni ou divisé les Québécois d’une origine ou l’autre, même si cette Saint-Jean veut célébrer « une force collective dans la tempête ». Le temps nous dira si l’étoffe tissée serrée résiste ou s’effiloche après l’épreuve. J’ignore aussi si ce spectacle, diffusé sans la fraternité du coude à coude, transmettra au foyer le grand frisson de la fierté identitaire. On le souhaite à tous, sans être sûre de rien.

Car notre société a changé avec ce repli du confinement, le recul accéléré du français, l’envie partagée par bien des jeunes de se fondre dans le grand tout anglophone. Quant au mouvement woke, avec ses prises de conscience et les effets pervers de ses amnésies, il fait souffler le vent ailleurs. Le rêve d’indépendance a du plomb dans l’aile.

À moins de variants déchaînés, cette fête n’en sera vraiment une qu’en 2022, avec les retrouvailles dans le blanc des yeux. En attendant, la Saint-Jean garde ses sources profondes, mais comment affrontera-t-elle un avenir aux codes si différents du tracé de son histoire ? Et puis, ça passe toujours bien vite, une journée par année…

  

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