La beauté du recyclage

Si l’industrie des biens de consommation pratiquait le recyclage au même degré que le discours politique, l’environnement se porterait mieux depuis longtemps.

Certes, une idée n’est pas nécessairement mauvaise parce qu’elle n’est pas nouvelle. Elle peut même être excellente, mais avoir été présentée prématurément. Rien n’interdit de la ressusciter si les conditions qui avaient empêché de la concrétiser ont disparu, bien au contraire, le sens du timing étant souvent une condition essentielle à la réussite en politique.

Ici comme ailleurs, les gouvernements ont cependant une fâcheuse tendance à réinventer la roue en présentant du recyclé comme une nouveauté, sachant très bien que la mémoire est une faculté qui oublie.

Le passage du temps ne constitue cependant pas une garantie de succès. En 1987, le gouvernement Bourassa est retourné vingt ans en arrière pour récupérer le concept de « société distincte », proposé dans le premier volume du rapport de la commission Laurendeau-Dunton, paru en 1967. Cela n’a pas empêché cette expression d’enflammer le Canada tout entier pendant trois ans et de le mener au bord de l’explosion.

Reconnaître les mérites de son prédécesseur n’est pas dans la nature d’un gouvernement, qui a plutôt le réflexe de lui imputer la responsabilité des problèmes que lui-même est incapable de régler. Celui de Philippe Couillard a assurément commis des erreurs, mais il a le dos large depuis que la CAQ est au pouvoir, et François Legault peut être sûr que le jour viendra où lui-même recevra sa part de blâme.

Il faut croire que le gouvernement Couillard n’avait pas tout faux, si on en juge par les nombreux éléments dans la stratégie maritime présentée en juin 2015 qu’on retrouve dans la nouvelle politique intitulée « Avantage Saint-Laurent » annoncée jeudi par la ministre déléguée aux Transports, Chantal Rouleau, qui entend faire de « l’économie bleue » un pilier de la relance économique et qui prévoit des investissements de 926 millions d’ici 2024-2025.

Le document libéral prévoyait déjà de « faire du Québec une plaque tournante du commerce transatlantique », de « protéger l’intégrité des écosystèmes fluviaux et marins » et d’« améliorer le bien-être des communautés situées sur le territoire maritime ».

Soit, les résultats n’ont pas été plus spectaculaires que ceux du Plan Nord que Jean Charest avait présenté lors d’un impressionnant spectacle son et lumière en mai 2011, qui se voulait encore plus ambitieux, faisant miroiter des investissements publics et privés de l’ordre de 80 milliards en 25 ans.

Les tablettes de la bibliothèque de l’Assemblée nationale croulent sous le poids des excellentes politiques qui s’y empoussièrent depuis des décennies. Bien entendu, cela ne doit pas décourager les nouvelles initiatives ou le recyclage des anciennes. « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage », a écrit Boileau.

En toute justice, il faut reconnaître que l’intérêt du premier ministre Legault ne date pas d’hier. Il avait été déçu que son « Projet Saint-Laurent », lancé en 2013, n’ait pas eu plus d’écho et il s’était promis de le ressusciter d’une manière ou d’une autre.

Il faut dire que la démesure du projet n’avait rien fait pour renforcer sa crédibilité. À l’entendre, la vallée du Saint-Laurent allait se transformer en une nouvelle Silicon Valley et deviendrait le point de départ de « la conquête de la planète », rien de moins !

Pour éviter de faire des jaloux et assurer la prospérité à tous, il avait étendu la vallée du Saint-Laurent jusqu’à l’Abitibi-Témiscamingue. À l’époque, M. Legault semblait prêt à dire n’importe quoi ou presque pour attirer l’attention sur la CAQ, quitte à s’exposer aux moqueries.

« Avantage Saint-Laurent » a non seulement le mérite d’être plus modeste, mieux ciblé, mais il est aussi plus vert. En 2013, il projetait bien de décontaminer les berges du fleuve, mais il jugeait également « incontournable » l’exploitation du pétrole dans le golfe. Le Québec deviendrait non seulement une « Vallée de l’innovation », mais aussi « la Norvège de l’Amérique du Nord ».

C’était avant son chemin de Damas de la campagne électorale de 2018, qui lui a ouvert les yeux sur la préoccupation croissante des électeurs pour l’environnement et les vertus de l’acceptabilité sociale. À sa décharge, il n’a pas été le seul à être obnubilé par le gisement Old Harry. En 2011, le gouvernement Charest se vantait d’avoir conclu avec Ottawa une « entente historique » qui réglait le contentieux avec Terre-Neuve, dont il espérait tirer des redevances de 9 milliards. De son côté, le PQ voyait dans l’or noir la clé de l’indépendance.

Le recyclage suppose l’élimination des éléments indésirables. Avec « Avantage Québec », il n’est plus question d’exploiter les hydrocarbures. On fera également en sorte que les nouvelles infrastructures et le transport maritime respectent les écosystèmes.

Tout cela semble difficilement compatible avec le creusage du « plus gros tunnel au monde » sous le fleuve, direz-vous. Qui sait, on pourrait bien découvrir des problèmes de nature technique tels que le « troisième lien » deviendra trop hasardeux ou encore plus encore absurdement coûteux, au point que même ses partisans devront se rendre à l’évidence. Tout se recycle de nos jours !

Cette chronique fera relâche au cours des prochaines semaines. Bon été à tous.

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