Touchons du bois

La forêt présentée comme le lieu de tous les dangers est une construction récente du monde occidental, héritée de l’ère des bandits de grand chemin.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La forêt présentée comme le lieu de tous les dangers est une construction récente du monde occidental, héritée de l’ère des bandits de grand chemin.

Depuis qu’un virus a forcé des millions d’humains à s’encabaner des mois durant, la moitié de l’humanité a pris en aversion les quatre murs de son logis. Les plus chanceux ont pris la poudre d’escampette pour la campagne, les autres se contentent d’un petit coup de SEPAQ derrière la cravate de temps à autre.

Pour échanger sur ce phénomène péripandémique, j’ai joint Peter Wohlleben, garde forestier élu gourou de la sylviculture écolo depuis la publication de La vie secrète des arbres, en 2015. Son bouquin y déboulonnait toutes les idées préconçues sur les arbres, révélant la capacité de ces géants de bois brut à communiquer et à interagir entre eux.

Depuis son petit village de Hümmel, en Allemagne, ce grand roseau pince-sans-rire m’explique sur Zoom que, dans sa province de Rhénanie, ses congénères teutons sont aussi légion à se barrer dans le bois depuis qu’un virus joue les trouble-fêtes.

Rien d’étonnant dans cette transhumance, avance-t-il, car, malgré nos vies citadines, l’alliance entre l’humain et la forêt remonte à plus de 300 000 ans. Pas plus grizzly que yéti, l’humain est tout de même « conçu » pour vivre en forêt, assure-t-il, quoi que laisse penser l’éclair de panique qui traverse les yeux d’ados et de nos semblables lorsque sevrés de leur cellulaire.

Le dernier plaidoyer pour les arbres de Wohlleben, Ce que nous enseigne la forêt, remonte le fil du temps pour révéler l’« écodépendance » et la complicité millénaires qui lient les humains à la brousse et au fond des bois.

Vertes tiges

D’abord, le vert. Seuls l’humain et de rares mammifères peuvent percevoir cette teinte emblématique de la forêt, synonyme de zénitude. Là où d’autres bestioles ne voient que du gris, Homo sapiens peut « lire » la forêt dans toutes ses déclinaisons chromatiques. Cela, grâce à de petits cônes parsemés sur sa rétine, développés pour assurer sa survie en brousse et pour distinguer les fruits mûrs des autres. « Le besoin actuel de nature, ce n’est pas une fuite, c’est un processus ancré dans nos gènes. Pendant des millénaires, la forêt fut notre garde-manger, notre pharmacie, notre refuge », rappelle l’auteur.

Un doute m’assaille sur cette alliance « naturelle », alors que rejaillit le souvenir pas si lointain de plages gaspésiennes tenues pour litière ou de chutes dans Lanaudière transformées en bain-tourbillon collectif. « C’est vrai que certains n’ont pas ce réflexe de protection. Mais plus les gens iront en forêt, plus ils l’apprivoiseront, et un jour, la protégeront. » D’après Wohlleben, on se soucie plus du gâchis causé par des citadins nouvellement entichés de nature que des ravages incommensurables causés par des décennies d’exploitation forestière. « Croyez-moi, les marcheurs un peu délinquants ne sont pas le principal problème ! »

Le besoin actuel de nature, ce n’est pas une fuite, c’est un processus ancré dans nos gènes

Protéger la forêt, c’est se protéger soi-même, affirme ce sauveur des canopées, d’ailleurs pris en grippe par l’industrie forestière et plusieurs scientifiques orbitant autour du monde ligneux. Écœuré des modes délétères de gestion de la forêt, Wohlleben a plaqué son boulot à l’Office régional de la foresterie de Rhénanie, en 2006, pour gérer la forêt publique de Hümmel sans pesticides ni machinerie lourde. Longtemps déficitaire, la forêt est depuis rentable.

La clé des bois

La forêt présentée comme le lieu de tous les dangers est une construction récente du monde occidental, héritée de l’ère des bandits de grand chemin. « Il y a peu d’endroits aussi sûrs et aussi sains pour les hommes que la forêt », affirme notre garde forestier.

Car, au cœur de la forêt, l’homme a découvert la bûche, puis le feu, cet outil essentiel pour cuire la nourriture et se protéger des bêtes et du froid. « L’amour d’un feu crépitant est presque inscrit dans nos gènes. » Puis, la forêt est devenue notre frigo, recelant graines, fruits, feuilles et racines, tout aussi comestibles qu’utiles pour soigner diverses maladies.

Pour se « rebrancher » sur la forêt, Wohlleben prescrit d’ailleurs une incursion sensorielle en plusieurs étapes. D’abord y marcher, mais aussi en explorer les goûts, les odeurs, les sons et les textures. Dit comme ça, ça sonne follement ésotérique. Mais l’auteur émaille sa thèse de dizaines d’études scientifiques sur les multiples effets bénéfiques de l’immersion en forêt.

Humer l’humus sous les feuillus apaise la tension artérielle, dit-il. Marcher entre les conifères exhalant des composés les préservant de l’assaut des champignons serait aussi un baume pour nos poumons. Riche de 10 000 arômes, aussi amers qu’acides, de bactéries, de lichens, de mille et une plantes et d’animaux divers, la forêt est un écosystème interconnecté dont notre survie dépend. Au Japon, des médecins sont même autorisés à prescrire des « Shinrin-Yoku », des « bains » en forêt, à leurs patients.

« Une étude menée à Toronto a montré qu’ajouter une dizaine d’arbres à un quartier a le même effet sur la santé de ses habitants que d’ajouter 10 000 $ à leur revenu familial », indique Wohlleben. Et ce, même si les arbres urbains, comme ceux de forêts livrées à l’exploitation forestière, sont souvent devenus des êtres souffreteux, handicapés, coupés de l’apport bénéfique de la forêt tout entière.

La forêt et les arbres ne sont pas des êtres inertes, mais une masse « intelligente » soudée, capable de s’autoréguler. Or, dans tout l’hémisphère nord, dit-il, coupes à blanc et « éclaircies » forcées laissent des forêts affaiblies, davantage exposées à la sécheresse, aux tempêtes et aux incendies. « Les forêts naturelles sont plus résilientes. Il faut cesser de voir les forêts comme des piles de bois, et plutôt comme des régulateurs de notre climat », dit Wohlleben.

N’y voir que du feu

D’ailleurs, planter un arbre n’en remplace pas un autre, contrairement à ce que plusieurs prêchent. « Les forêts anciennes stockent deux fois plus de biomasse et de CO2 que les forêts plantées », rappelle le professeur, qui a fondé la seule académie forestière écologique d’Allemagne.

Les forêts sont aussi des pompes à pluie. Si on rase les grandes forêts d’Europe du Nord, il y aura des sécheresses en Chine, prévient ce protecteur du monde sylvestre. On détruit non seulement les écosystèmes, mais l’action même de ces immenses écosystèmes sur le climat. »

Plusieurs d’entre elles ne sont plus que des ersatz de forêts, mosaïques décharnées, courtepointes faméliques, faussement sauvages. « Dans nos pays, la foresterie transforme à petit feu la forêt en savane, car les éclaircies pratiquées font entrer la lumière, prospérer les herbes et ensuite proliférer cerfs et lièvres, au détriment d’autres espèces. Toute la forêt en souffre. » C’est sans parler des « génocides » sylvestres commis dans les forêts tropicales par les Bolsonaro de ce monde.

Arrêtons d’ailleurs de faire flèche de tout bois, somme le garde forestier, qui juge que « le bois n’est pas climatiquement neutre ». Pour lui, troquer le plastique pour le papier pâte est un non-sens. « Réduisons plutôt l’emballage ! Les forêts n’en peuvent plus de couvrir nos besoins grandissants en bois. Planter un arbre ailleurs ne remplace pas celui qu’on coupe ici. Le bois n’est pas la matière écologique irréprochable qu’on tente de nous faire croire. »

Wohlleben rêve du jour où les arbres seront aussi chouchoutés sur Instagram que les baleines bleues ou les koalas. Il sera plus simple à ce moment de sauver les forêts. « La plupart des gens sont contre la chasse à la baleine, mais ils n’ont jamais croisé de cétacés. J’essaie de créer le même sentiment à l’égard des arbres, dit ce grand sec. Après tout, les forêts sont nos océans verts, et leurs arbres, nos éléphants. »

Prête à croquer

On n’abat pas un arbre pour n’y cueillir qu’un seul fruit, dit un proverbe gabonais. Ariane Le Gal-Paré, cueilleuse en forêt, en sait quelque chose et elle récolte avec parcimonie ce que la forêt donne à savourer sur un plateau de mousses parfumées. L’autrice de Forêt, une somme savante sur les plantes sauvages comestibles du Québec, affirme que goûter les arômes de la forêt « métamorphose complètement notre rapport à l’environnement. » « Nous sommes devenus le seul animal incapable de survivre dans notre environnement naturel ! » dit-elle. Celle qui récolte le gaillet, l’asclépiade ou le mélilot au parfum vanillé au fil d’échappées gourmandes croit qu’apprivoiser la forêt du bout des papilles a un puissant pouvoir de transformation. « Souvent, les gens « consomment la nature », la traversent sans développer de lien intime avec elle, dit-elle. « Quand on en découvre toutes les richesses alimentaires, on tient plus à la protéger. » L’amer, l’acide, le surette et les notes de noisette s’entremêlent dans ce banquet boréal à ciel ouvert, un univers gustatif à réapprivoiser pour des palais habitués aux arômes synthétiques concoctés en laboratoire. « Une pomme sauvage, c’est vraiment suret, admet Ariane. Mais c’est bardé de phytonutriments et sept fois plus riche en vitamines C qu’une pomme de supermarché. » La forêt, prête à croquer.
 

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