Sous son œil

C’est l’histoire d’un discours de collation des grades qui est devenu viral. Et pour le prononcer, dimanche dernier, il a fallu beaucoup de courage à Paxton Smith, du haut de ses 18 ans. Du courage pour défier l’ordre établi. Du courage pour se tenir debout, devant l’assemblée des finissants de Lake Highlands Secondary. Du courage, parce qu’en plein cœur du Texas conservateur, en 2021, il en faut pour dénoncer la misogynie de la dernière fournée législative, le rouleau compresseur de l’infantilisation des femmes, le poids du patriarcat sur le contrôle des corps.

Mais il y a une autre raison pour laquelle ce discours est devenu viral : il est venu s’inscrire en contrepoint d’un retour de manivelle conservateur d’une ampleur sans commune mesure dans la période récente. En effet, hypnotisé par les sirènes trumpiennes, le GOP, à tous les paliers, a délaissé ses mantras traditionnels (conservatisme fiscal, réduction de l’empreinte gouvernementale, réduction des dépenses budgétaires) pour embrasser les crédos des guerres culturelles, qui ont l’avantage d’électriser une base déjà mobilisée par quatre années de diatribe inflammatoire.

En ce sens, le fait que les républicains aient le contrôle de 23 États (pouvoir législatif et exécutif), et celui des deux chambres des législatures de sept autres facilite la promotion d’un programme conservateur, rentable électoralement, susceptible d’affecter durablement la vie de nombreux Américains… sur plusieurs fronts.

L’avortement

Le Texas, objet de l’ire de Paxton Smith, vient d’adopter une des lois les plus conservatrices du pays sur l’interruption de grossesse. Cette « loi sur les battements de cœur » interdit les avortements après six semaines de grossesse — même si elle résulte d’un viol ou d’un inceste. Ceci alors que nombre de femmes ne sont pas en mesure de déterminer si elles sont enceintes à six semaines. Ce mouvement va bien au-delà du Texas, selon le Guttmacher Institute : depuis le début de 2021, 69 mesures de restrictions de l’accès à l’avortement ont été adoptées dans 14 États, dont 9 qui l’interdisent simplement. S’y ajoutent les restrictions aux procédures d’avortement médical en télémédecine adoptées au Montana, en Indiana et en Arizona.

Les droits LGBTQ+

Dans les cinq premiers mois de 2021 — que le groupe Human Rights Campaign qualifie déjà d’année record —, 41 États ont vu le dépôt de lois anti-LGBTQ+. Dont 10 sont déjà adoptées. En Arkansas, au Mississippi, au Tennessee, en Alabama, au Dakota du Nord, les élèves transgenres sont interdits de participer aux compétitions sportives au sein des équipes correspondant à leur identité de genre. D’autres mesures ont également des répercussions, comme en Arkansas (et bientôt au Montana, en Virginie occidentale, en Alabama) où une loi permet désormais aux médecins, sur la base de leurs croyances, de refuser de traiter quelqu’un, et interdit les traitements de transition pour les mineurs trans.

Les programmes scolaires

Alors que le programme scolaire du Texas paraît issu d’un autre siècle, avec son approche « neutre » en science, où créationnisme et évolution sont sur un pied d’égalité, il va plus loin désormais. Tout comme quatre autres États (Arkansas, Idaho, Tennessee, Oklahoma) le Texas a adopté une loi interdisant l’enseignement de la « théorie raciale critique ».

Le New Hampshire, la Louisiane, le Missouri, l’Arizona ou l’Utah pourraient leur emboîter le pas rapidement. Or, le poids du racisme systémique dans les comportements policiers, dans les structures scolaires ou encore dans les processus judiciaires est documenté
scientifiquement.

Mais cette théorie critique, qui vise à appréhender le poids de l’esclavage et l’impact du racisme dans les mécanismes institutionnels et les structures, est désormais détournée de son objectif : le groupe Media Matters for America a d’ailleurs montré la nature de ce glissement à travers la dérive obsessionnelle de Fox News qui a mentionné ce sujet 552 fois depuis l’été 2020.

Le droit de vote

Les chiffres du Brennan Center for Justice sont étourdissants. 14 États ont adopté cette année 20 nouvelles lois qui vont compliquer substantiellement l’accès au bureau de vote pour nombre d’Américains. Depuis janvier, ce sont 389 projets de loi qui ont été déposés dans 48 États ; parmi eux 61 sont effectivement à l’étude dans 18 législatures.

Charcutage des circonscriptions électorales, diminution du financement pour les organisations qui aident à l’inscription et à l’accès au bureau de vote, réduction du vote par anticipation, limitation du vote par correspondance, l’impact du discours sur le « vol du vote » de 2020 pèse lourd dans la balance, et aura sans aucun doute un impact concret sur les élections de 2022.

Les républicains ont appris au cours des quatre dernières années que la modération pouvait avoir bien mauvais goût. Alors que la Cour suprême, désormais conservatrice, s’apprête à statuer sur nombre de ces questions, l’horizon électoral de 2022 pousse désormais une rhétorique populo-conservatrice jusque dans les interstices de la politique locale.

 

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