Tenace Monière

Le politologue Denis Monière est un homme tenace. Je me souviens avec émotion du Parti indépendantiste qu’il a fondé en 1985. J’avais 16 ans et j’en étais devenu membre, avec mon père. Ce fut ma seule carte de membre d’un parti politique à vie. Précédemment, Monière, né en 1947, avait milité au sein du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et du Parti québécois, en plus d’avoir été chef du Parti nationaliste, sur la scène fédérale. En 2012, il se portait candidat pour Option nationale. Dans son œuvre écrite, une dizaine d’essais portent sur la question nationale québécoise. Militant indépendantiste opposé aux compromis nationalistes, Monière, à ce jour, a perdu toutes ses batailles. Et pourtant, avec une détermination digne de respect, il persiste et signe.

Dans Pourquoi le Québec n’est pas encore libre (VLB, 2021, 162 pages), convaincu que l’histoire « est un instrument de lucidité », il propose « une brève histoire du mouvement indépendantiste ». Le Québec, écrit-il, est une nation « soumise politiquement à une autre nation », ce que nous avons la faiblesse d’oublier. Pour lui permettre de surmonter ce triste sort, « la construction d’une conscience nationale authentique » s’impose et exige « d’identifier les facteurs structurels qui expliquent l’incapacité du peuple québécois à exister par lui-même et à s’émanciper de la tutelle de l’État canadien ».

Les lecteurs politisés de plus de 50 ans n’apprendront probablement pas grand-chose dans ce livre et seront peut-être tentés de conclure à la redondance du projet. Ils auront tort. Monière, d’abord, est un excellent vulgarisateur et présente ici une synthèse limpide des raisons historiques et politiques justifiant l’indépendance. Son essai constitue donc une salutaire piqûre de rappel en une époque où l’atermoiement national s’impose comme un programme politique. Retenons une donnée essentielle : en 1867, les francophones représentaient 33 % de la population canadienne ; en 2016, leur poids démographique s’établissait à 20,9 %. Ça devrait suffire à faire comprendre qu’il y a péril en la demeure.

Il y a plus. En fin de session, dans ma classe de français au collégial, certains de mes étudiants ont débattu de la pertinence de l’indépendance du Québec. Le discours qui revenait le plus souvent était en phase avec l’idéologie caquiste. L’indépendance, disaient-ils en gros, est trop hasardeuse ; il serait préférable d’exiger du Canada la reconnaissance de notre statut particulier.

« Les illusions ont une certaine efficacité dans l’histoire, écrit Monière. En dépit des échecs et des déceptions, les penseurs du nationalisme québécois ont entretenu, jusqu’à nos jours, le mythe d’une possible réforme de la Constitution canadienne qui reconnaîtrait le Québec comme société distincte. »

Les cégépiens ont 18 ans et sont nés des années après le référendum de 1995. Ils connaissent mal l’histoire, qu’on leur enseigne trop peu. Ils ne peuvent donc pas savoir que leur souhait, comme l’explique Monière, « a été constamment contredit par les faits » et que la loi sur le multiculturalisme, constitutionnalisée en 1982, a enterré le « projet d’une reconnaissance du caractère binational du Canada ». A-t-on le droit, parce que nous sommes blasés, de priver les jeunes d’un discours de libération nationale qui est au cœur de la pensée québécoise et qui demeure une option légitime ?

Ce discours, Monière le présente avec une grande efficacité. Admirateur des Patriotes de 1837 qui proposent une indépendance politique combinant l’élan nationaliste et le souci démocratique, il constate, pour le déplorer, que la déroute de ce mouvement a débouché sur un nationalisme de survivance, qui s’en remet à la bonne foi d’une puissance extérieure — Grande-Bretagne et pouvoir fédéral — pour exister. Cent ans d’un tel régime, ça marque. « Les axes de la culture politique du minoritaire sont la modération dans les revendications et la résignation devant l’adversité », écrit Monière.

Les grands penseurs du nationalisme au XXe siècle — Henri Bourassa, Lionel Groulx, André Laurendeau et René Lévesque — ont parfois su « hausser dans la conscience collective la province de Québec à un statut de grandeur nationale », mais ils n’ont pas réussi à surmonter leur attitude de minoritaires.

Aujourd’hui en déliquescence, constate Monière, le mouvement indépendantiste, pour revivre, doit renouer avec la pensée des Marcel Chaput, un des fondateurs du RIN, et de l’historien Maurice Séguin, de vrais indépendantistes qui savaient que la réforme du fédéralisme en faveur du Québec est impossible, que seule l’indépendance peut assurer notre avenir national et qu’il faut donc s’activer à « construire une volonté collective » en ce sens. L’idée n’est pas neuve, c’est vrai, mais l’actualité ne cesse de montrer qu’elle conserve une fraîche pertinence.

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