Le hochet

Dans les heures qui avaient suivi la conclusion de l’accord du lac Meech, le 30 avril 1987, un sondage Angus Reid effectué pour le compte du magazine Maclean’s indiquait que 51 % des Canadiens d’un océan à l’autre y étaient favorables, 27 % s’y opposaient et 22 % étaient indécis.

Il est vrai que la clause de la « société distincte » était plus controversée : 48 % pour, 46 % contre et 6 % d’indécis. Il a cependant fallu un certain temps avant qu’on découvre avec effroi toutes les horreurs qu’elle pourrait engendrer.

La condamnation du projet de loi 96 et de l’autoproclamation du Québec comme nation a été immédiate : même si tous les partis politiques représentés à la Chambre des communes ont signifié leur approbation, 70 % des Canadiens hors Québec s’y opposent, selon le sondage Léger commandé par le Quebec Community Groups Network et l’Association d’études canadiennes.

Certes, la voie utilisée par le gouvernement Legault permet d’éviter l’écueil du « processus » sur lequel l’accord du lac Meech s’était brisé. Les commentateurs du Canada anglais ont beau pousser des cris indignés, ni le Parlement fédéral ni les assemblées législatives provinciales n’auront à se prononcer.

À la veille d’une élection dont l’issue sera déterminée en bonne partie par les résultats au Québec, les politiciens ne demandent d’ailleurs pas mieux que de laisser aux juges le soin de déterminer s’il peut se prévaloir l’article 45 de la Constitution pour y inscrire qu’il constitue une « nation » dont le français est la « seule langue officielle et commune », ce que contestent certains juristes.

  

Même si les tribunaux lui donnent raison, le proverbial fruit n’a toujours pas mûri, et l’opinion canadienne-anglaise demeure aussi allergique qu’elle l’était à toute affirmation de la différence québécoise. On n’a pas encore trouvé le porte-étendard de la résistance qui prendrait la relève de Pierre Elliott Trudeau, mais la politique a aussi horreur du vide que la nature. L’ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould s’est levée la semaine dernière pour bloquer la motion d’appui au projet de loi 96 présentée par le Bloc québécois, mais il serait étonnant que le Canada anglais se mobilise pour défendre les droits des Autochtones.

Bien avant qu’Elijah Harper n’agite sa plume à l’Assemblée législative du Manitoba pour empêcher le vote sur l’accord du lac Meech, le chef de l’Assemblée des Premières Nations, George Erasmus, l’avait clairement rejeté, expliquant que la reconnaissance de la « société distincte » renforçait le mythe des « deux peuples fondateurs », ignorant ainsi l’antériorité des peuples autochtones.

Son intervention n’avait pas causé un grand émoi, et ce n’était pas pour soutenir la cause autochtone que Trudeau père avait lancé sa croisade. À l’entendre, l’accord du lac Meech marquait plutôt le début de la désintégration de la fédération. Qui plus est, le Québec allait profiter de sa spécificité pour donner libre cours à son intolérance naturelle et violer les droits fondamentaux, ce que le Canada anglais ne demandait et ne demande toujours qu’à croire.

La semaine dernière, le National Post a lancé une perche à Stéphane Dion, mais le père de la « Loi sur la clarté » n’a pas voulu se porter volontaire, ne voyant dans le projet de loi 96 aucune menace pour les droits des Anglo-Québécois ou pour l’unité canadienne. Il est vrai qu’il avait appuyé l’accord du lac Meech et a déjà qualifié la loi 101 de « grande loi canadienne ». Un peu de patience, un nouveau champion finira bien par se présenter.

  

On a loué l’ingéniosité du gouvernement Legault, qui aurait trouvé la solution que Robert Bourassa avait vainement cherchée. Il est vrai que la manœuvre était habile, mais cela pourrait bien être une victoire à la Pyrrhus.

Personne ne sait vraiment quel effet concret aura la référence à une nation de langue française dans la partie de la Constitution que le Québec peut modifier de façon unilatérale, à supposer qu’elle en ait un. En revanche, après ce qui lui apparaîtra comme une énorme concession, il y a fort à parier que le Canada anglais s’opposera avec une ardeur renouvelée à tout arrangement, constitutionnel ou autre, qui conférerait clairement de nouveaux pouvoirs au Québec.

Au départ, Jacques Parizeau avait qualifié l’accord du lac Meech de « hochet » et avait une peur bleue que les Québécois s’en satisfassent. Il ne l’avait appuyé que dans l’espoir que le Canada anglais y voie la preuve qu’il s’agissait d’un premier pas vers l’indépendance. Quand l’accord a échoué, il a dû prononcer intérieurement les mots que Jean Chrétien a adressés à Clyde Wells : « Nice job ! »

M. Legault a des objectifs plus modestes que M. Parizeau, mais, en échange de son « hochet », il pourrait bien devoir renoncer aux demandes formulées dans son « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec ». Faut-il réellement applaudir ?

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