On en parle? Et si oui, comment?

Vous avez sûrement en tête ce récent et assez passionné débat tenu chez Québec solidaire (QS) à propos de son Collectif antiraciste et décolonial.

Imaginez à présent qu’en gros, sur des thèmes et enjeux semblables, un débat a lieu, mais cette fois dans une école. Il se tient peut-être au sein de la direction, lors d’une rencontre d’un quelconque comité où se trouvent des parents, voire durant un cours.

La situation est cette fois bien différente.

Il est ici question de ce qu’il est légitime de dire, de professer, de faire, quand il s’agit d’enfants ou d’adolescents réunis au sein d’un établissement ayant pour fonction de leur transmettre des savoirs et de les socialiser. Vous devinez sans mal la possible foire d’empoigne, notamment sur certains des sujets qui ont été abordés à QS.

En fait, il n’est même pas nécessaire d’imaginer tout cela : il suffit de regarder l’actualité en éducation ici et là pour l’observer. Voici quelques exemples.

Des sujets polémiques à l’école

En France, un célèbre joueur de football noir retraité, Lilian Thuram, a publié l’an dernier un ouvrage intitulé La pensée blanche. L’ouvrage est jugé par certains proche des thèses du racialisme ou du racisme systémique.

La vieille Mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN), historiquement gardienne de l’idéal républicain (laïcité, humanisme, Lumières…), vient d’en proposer une lecture enthousiaste, qui a soulevé l’ire de deux collectifs d’enseignants. D’autres s’indignent et s’inquiètent d’interventions concrètes dans les écoles proposées par la MGEN jugées comme allant dangereusement dans le même sens que son appui aux idées de Thuram. Vous devinez la virulence des échanges…

Toujours en France, comme en écho à nos échanges parfois acerbes sur le cours Éthique et culture religieuse (ECR), on débat ferme en ce moment sur la pertinence qu’il y a eu, il y a une quinzaine d’années, à vouloir enseigner le fait religieux à l’école républicaine.

Aux États-Unis, on ne compte plus les polémiquessuscitées par certaines formations que doit suivre le personnel scolaire et portant notamment sur la théorie critique de la race, de la justice sociale, sur le sexe et le genre, et sur tout ce qui devrait s’ensuivre à l’école et dans les classes. Ces voix sont celles d’enseignants, d’universitaires, de parents (par exemple le regroupement Parents Defending Education) ; elles viennent de gauche, de droite, de personnes et de groupes religieux ou athées, conservateurs ou progressistes. Notez que des voix aussi variées contestent leurs conclusions et imaginez, cette fois encore, l’âpreté des échanges.

Certains de ces débats ont déjà cours ici. D’autres, je pense, vont arriver. Ils ne sont pas simples, mais la philosophie de l’éducation offre des outils pour aider à y voir plus clair et, qui sait à les tenir plus sereinement.

En voici quatre. Je vous laisse vous amuser à tirer ce qui devrait s’ensuivre pour les cas évoqués plus haut.

Des outils pour penser à tout ça plus clairement

Le premier outil est la distinction entre science et pseudoscience.

Le rôle de l’école est de transmettre des savoirs. Mais il arrive que des idées, des théories, des systèmes de pensée ne soient pas à proprement parler des savoirs : en ce cas, ils devraient être reconnus et traités comme tels. La distinction est parfois facile à faire, parfois plus difficile. Mais on ne devrait jamais donner pour du savoir ce qui n’en est pas.

Ce qui bien entendu n’interdit pas qu’on puisse, voire qu’on doive parfois, traiter à l’école de ce que disent ces idées, théories, ou systèmes de pensée. Mais pour cela, il faut connaître et maîtriser le deuxième outil, qui est le concept d’endoctrinement.

Ennemi mortel de l’éducation, l’endoctrinement ferme l’esprit que celle-ci entend ouvrir. On endoctrine quand on cherche à fermer l’esprit sur une doctrine en ayant recours à des stratégies que la raison ne permet pas. Jouer sur les émotions ; cacher que des gens raisonnables ne sont pas d’accord avec ce que vous avancez et pourquoi ; occulter les défauts d’une position qui vous est chère, sont parmi les nombreux moyens d’endoctrinement qu’un ennemi de l’éducation pourra déployer.

Pour lutter contre ce mortifère ennemi, un autre outil philosophique est d’un grand secours : la distinction entre disputer et discuter.

Sur des sujets comme ceux dont je parle, les élèves doivent apprendre à discuter, ce qui est différent de ce qui se passe quand on débat dans un domaine où des savoirs et des méthodes pour trancher des débats sont solidement établis et consensuels. Les élèves doivent se préparer à ce qui les attend demain comme citoyens : entendre d’autres points de vue, y confronter le leur, parfois le réviser, être ouverts au dialogue, faire preuve d’honnêteté, et ainsi de suite.

Mais à l’école, on ne fait pas qu’écouter, étudier, parler. On y vit, agit et interagit. Tout cela dessine le dernier outil : le curriculum caché, qui fait apprendre des tas de choses par ces activités, par la manière dont sont par exemple organisées la classe, l’école, par la simple présence et les gestes de ceux et celles qui s’y trouvent. Il faut le connaître, penser à lui et avoir à son propos des buts clairs et des moyens plausibles de les atteindre. Comment l’enseignant doit-il réagir quand une personne de 7 ans lui dit être un garçon fille et ne pouvoir aller ni avec les filles ni avec les garçons ?

On est ici au-delà du curriculum.

J’avance qu’on ne devrait pas laisser à chaque personne ou à école le soin de clarifier tout ça, et que le ministère devrait faire preuve de prévoyance et de prudence et formuler sur tout ce qui précède et sur les enjeux soulevés des balises et des directives claires.

 

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