Envols d’artistes

Tant d’artistes ont mis la clé sous la porte de leurs ateliers montréalais après la hausse exorbitante des loyers et l’envahissement du secteur par de chics condos. Un coup de barre s’imposait. La métropole avec gros apport financier de Québec lançait cette semaine un programme de soutien à ses forces créatives ; fleurons bien malmenés. La place vacante des artistes exilés loin du centre est un membre fantôme de Montréal fort douloureux. Dans notre ville branchée et innovatrice, où l’art et les nouvelles technologies se croisent et se marient, un beau réseau s’effrite. D’autant plus que, PCU ou pas, la pandémie a frappé fort cette communauté-là appauvrie.

Or donc, 30 millions seront versés pour rénover les bâtiments accueillant ce type d’ateliers avec partenariats entre propriétaires immobiliers et regroupements d’artistes. Ces locaux, souvent des lofts aux anciennes vocations industrielles, devront être voués à des activités culturelles durant 20 ans. Sinon, une fois les soutiens d’État empochés et les lieux replâtrés et embellis, des spéculateurs auraient pu chasser leurs locataires hirsutes afin de revendre la bâtisse, en encaissant de juteux profits.

L’horizon de 20 ans est-il assez éloigné pour pérenniser la présence de baladins, de peintres et de créateurs d’installations chocs dans nos quartiers chauds ? Certains craignent que non. D’autres reprochent au projet de ne guère favoriser la propriété d’immeubles par les artistes eux-mêmes. Le prélèvement des énormes taxes foncières — leur exemption prévue ne roule que deux ans — en fait tiquer plusieurs, mais des solutions seraient envisageables. Reste que le programme constitue un pas en avant largement salué, par-delà les bémols en question. Essentiel répit pour le milieu permettant par-dessus au marché d’éviter des expulsions qui pendent au bout du nez de quelques regroupements culturels au bord du vide.

Oiseaux fureteurs

De quoi revenir sur cette relation d’amour-haine entretenue par les villes avec leurs artistes. Toutes ces pollinisations d’abord poétiques par de joyeuses bandes sont tissées d’espoir et génèrent des effets bénéfiques et pervers avant la défaite programmée. Oui, les créateurs feraient mieux d’acheter eux-mêmes les bâtiments qu’ils investissent, sous peine de spéculation immobilière tôt ou tard ! Mais peut-être s’en lasseraient-ils vite…

Au long de ma vie, j’aurai vu tant de colonies d’artistes sauter d’un quartier à l’autre en oiseaux fureteurs. À Québec, la bohème estudiantine et culturelle s’installait dans le Quartier latin, aux logements devenus vite hors prix, avant de monter à Saint-Jean-Baptiste, faubourg aux racines populaires. Sa présence y fit émerger des petits commerces charmants : librairies, épiceries fines et cafés, tout en poussant dehors des populations ouvrières ou assistées sociales installées là depuis toujours. Ironie du sort, des créateurs souvent désargentés, otages de leur charisme et d’une aura de raffinement née dans ce sillage, offraient une plus-value à des quartiers soudain inabordables. D’où la fuite vers l’ailleurs des premiers occupants, puis des artistes eux-mêmes.

À Montréal, le Plateau que j’ai connu avait encore des allures du Balconville de Michel Tremblay ; mais ensuite… Dans le Mile-End, la vieille Italienne de ma rue d’alors, sous l’assaut des poètes de tous poils, ne reconnaissait plus le quartier des immigrés et des familles juives savoureusement décrit par Mordecai Richler. Hochelaga-Maisonneuve et Verdun sur ses berges changent de couleurs à l’unisson.

En fait, le même scénario s’écrit partout. À Paris, le Montmartre hanté par l’ombre de Picasso et des peintres du Bateau-Lavoir n’abrite plus les humbles garnis qui ne payaient pas de mine, chantés par Aznavour. Dans son nouveau décor, la Butte semble pétrifiée. La faune sauvage de Saint-Germain-des-Prés qui dansait la rumba dans les caves après la guerre dut crécher ailleurs. Plusieurs trouvaient si chic d’y croiser Sartre, Beauvoir ou Greco, que le prix des logements montait en flèche pour les accueillir.

Le Greenwich village des musiciens de la music folk s’est embourgeoisé vite fait à New York. Quant au Haight-Ashbury des hippies de San Francisco, il n’abrite désormais que les informaticiens de Silicon Valley, les seuls assez cousus d’or pour pouvoir y loger.

Du moins, les maires comprennent-ils davantage à quel point la mythologie et le cœur battant de leurs villes réclament la présence de ces êtres bruyants et talentueux dans les zones où ils daignent se poser ? Courtisez-les, retenez-les, si faire se peut, leur conseille-t-on. Reste que ces cycles d’occupation et de repli fluctuent aussi avec le sens du vent et les coups de cœur d’artistes. Où voudront-ils filer demain ? Ni algorithme ni cartomancienne n’en ont vraiment la moindre idée…

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