Le monde selon Bock-Côté

En amorçant cette chronique sur La révolution racialiste (Les Presses de la Cité, 2021, 240 pages), le plus récent livre de Mathieu Bock-Côté, j’ai l’impression de m’engager à découvert dans un champ de tir. Le penseur, en effet, divise. Ses admirateurs, nombreux dans le lectorat du Devoir, s’attendent à ce qu’on le défende sans réserve. Ses contempteurs, nombreux eux aussi, n’accepteront qu’une démolition en règle. Or tous, ici, risquent d’être déçus.

Il convient, d’abord, de rendre à César ce qui lui appartient. À l’heure actuelle, au Québec comme en France, Bock-Côté s’impose comme un intellectuel d’élite. Il doit ce statut à d’incontestables qualités : une culture politique étendue, une éloquence fébrile et saisissante, une remarquable maîtrise du débat contradictoire et un réel courage intellectuel.

Bock-Côté constate qu’une guerre culturelle fait rage au Québec et en Occident entre les tendances néoprogressiste, ou woke, et conservatrice, et il s’y lance à corps perdu, au nom de la défense du conservatisme, en faisant flèche de tout bois.

Il arrive, toutefois, que son penchant pour la polémique, pas toujours exempt de mauvaise foi, le desserve et irrite le public. Le 4 mai dernier, Chantal Guy, de La Presse, consacre une chronique à La révolution racialiste dans laquelle elle formule quelques critiques. Selon elle, Bock-Côté caricature ses adversaires, manque d’empathie envers les victimes du monde actuel et profite, au fond, des controverses engendrées par les néoprogressistes en en tirant des livres à succès. Chaque fois, Guy donne la parole à Bock-Côté pour lui permettre de répliquer. Elle exprime son désaccord avec ses thèses — elle « ne partage pas ses peurs », dit-elle —, mais elle laisse toujours au sociologue l’occasion de se défendre.

Le jour même, Bock-Côté, piqué au vif, lui sert une réplique acide dans son blogue du Journal de Montréal. La chroniqueuse, écrit-il, aurait écrit un texte « déontologiquement irrecevable » et aurait « transgressé les règles élémentaires de l’honnêteté intellectuelle ».

Bock-Côté affirme prendre plaisir à la critique, à condition qu’elle porte sur les idées, ce qui ne serait pas le cas ici. Pourtant, les jugements de Guy n’ont rien de malhonnête. La chroniqueuse a le droit, en effet, de suggérer que le succès français du sociologue peut s’expliquer par le fait qu’il flatte la France en la présentant en résistante au discours woke, tout comme elle a le droit de trouver que l’universitaire Maboula Soumahoro a eu l’avantage sur Bock-Côté dans un débat — question de perception — et que ce dernier exagère la menace woke. Tout cela se discute. En accusant Guy de malhonnêteté, Bock-Côté reproduit le dogmatisme qu’il dénonce.

Chantal Guy dit ne pas avoir envie de vivre dans le monde « effrayant » que dépeint Bock-Côté. Je la comprends. La liste des manifestations néoprogressistes établie par le sociologue a quelque chose d’épuisant. Selon cette « gauche qui dérange », pour reprendre la formule utilisée dans L’Actualité de juin, l’Occident serait responsable de tous les maux de la terre : racisme, colonialisme, sexisme et phobies discriminatoires en tous genres. Il faudrait donc le rééduquer, voire le renverser.

Pour ce faire, les néoprogressistes n’hésitent pas à user de stratégies pour le moins contestables : appel à la censure de certains mots ou œuvres, vision du monde centrée sur une guerre des races avec l’homme blanc hétérosexuel dans le rôle du méchant absolu, rejet radical des nations occidentales au profit d’un communautarisme transnational avec l’anglais comme lingua franca, conception de l’identité sexuelle comme entièrement construite, qu’il s’agirait de libérer du joug patriarcal, et autres idées semblables.

On peut trouver la liste qu’en fait Bock-Côté, sur un ton polémique, effrayante. Il reste que le sociologue, s’il les monte en épingle, n’invente pas les faits et les idées qu’il critique et qui ne vont pas sans susciter une légitime inquiétude chez ceux et celles, dont je suis, qui considèrent que la civilisation occidentale, en général, et le Québec, en particulier, malgré leurs défauts bien réels, ne méritent pas ce mauvais procès. C’est cela, au fond, qui épuise : la transformation d’une colère légitime contre les ratés de nos sociétés en procédure accusatoire sans nuances.

Au-delà des remous qu’il peut créer par son style trop fiévreux, Bock-Côté, c’est ce qu’il faut retenir, est un conservateur. Que veut-il conserver ? Essentiellement la riche tradition culturelle et philosophique occidentale, la démocratie libérale attachée à la liberté d’expression et à l’esprit critique, les identités nationales et non raciales ainsi que le Québec français. En bon avocat de la défense, il s’emporte parfois un peu trop, mais il s’acquitte somme toute brillamment d’une indispensable fonction.

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