Projet de loi 96 et éducation

Le projet de Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, a été déposé jeudi. C’est indéniablement, au moins par son sujet, un projet d’une grande importance et aux immenses implications pour le Québec.

Je voudrais, à chaud, dire quelques mots sur un aspect de ce qu’il préconise en éducation.

Je soutiens pour commencer que l’éducation est une des principales, sinon la principale institution sociale et politique où se jouent et où peuvent se résoudre harmonieusement les questions du statut et de la place de la langue française au Québec et celle de son avenir. On le sait sans doute, mais je le redis quand même : au Québec en général et à Montréal en particulier, le français comme langue maternelle, comme langue parlée à la maison, comme langue de travail et langue commune, recule de manière inquiétante.

Mais revenons à l’éducation.

Chacun devrait en convenir : la situation sur ce plan est aujourd’hui profondément différente de ce qu’elle était lors de la promulgation de la Loi 101 en 1977.

La nouvelle donne

C’est que l’enseignement supérieur est aujourd’hui beaucoup plus fréquenté qu’il ne l’était alors. Au Québec, cette fréquentation a augmenté depuis 2000 de près de 34 % !

Cette nouvelle réalité, qui voit une proportion de plus en plus grande d’un groupe d’âge fréquenter les établissements d’enseignement supérieur, a amené certains sociologues à parler à leur propos de l’émergence d’une nouvelle classe sociale. Celle-ci serait urbaine, mobile, à l’aise partout dans le monde (les « anywhere », comme on les nomme parfois), écolos et partageant des valeurs globalement progressistes, et sur bien des plans, différents de ceux et celles qu’on appelle parfois les « nomewhere », les moins scolarisés, les plus locaux, plus attachés aux traditions, moins urbains et, en tout cas, n’habitant pas les mêmes quartiers dans les villes que les précédents.

Cette nouvelle classe est bien sûr mobile durant ses études et est un élément important de l’immigration. Tout cela, bien entendu, s’est joué et se joue encore avec comme toile de fond la mondialisation de l’économie, avec tout ce qu’elle implique, notamment en ce concerne diplomation et langue de travail.

On a vu et on continuera de voir ce que cela signifie pour la fréquentation du « linguistiquement » double réseau universitaire et pour la transformation du Québec, en particulier de Montréal. Je ne suis pas assez compétent pour me prononcer sur ce que tout cela implique pour l’avenir du français au Québec. Je ne sais pas non plus dans quelle mesure il est possible ou souhaitable d’intervenir sur l’enseignement universitaire. Je soupçonne que notre marge de manœuvre est mince.

Par contre, une chose me semble claire : on peut, on aurait dû et on devrait agir au niveau collégial.

Le cas du cégep

Ce niveau d’enseignement est propre au Québec. Il est en quelque sorte hybride : il prolonge le secondaire et commence les études supérieures. De plus, pour un nombre important de programmes, il donne directement accès au marché du travail.

La loi 96 ne pouvait pas ignorer le fort, et à bien des égards, dangereux mouvement vers les cégeps anglais des allophones et des francophones. Mais elle disposait sur ces institutions d’une certaine marge de manœuvre.

Elle en a usé pour limiter l’ensemble des effectifs totaux particuliers des établissements dans le réseau anglophone (article 88.0.4.) ; pour imposer aux élèves des collèges de langue anglaise de réussir une épreuve uniforme de français pour obtenir leur diplôme d’études collégiales (comme c’est le cas dans le réseau francophone), une épreuve dont sont exemptés les étudiants qui ont reçu cet enseignement en anglais et qui ont été déclarés admissibles à le recevoir (88.0.12.) ; enfin, pour plafonner dans les cégeps francophones les programmes de langue anglaise à 2 % des étudiants dans les établissements collégiaux francophones, la proportion atteinte en 2019-2020 (88.0.5.).

Ce n’est certes pas rien et c’est un pas dans la bonne direction.

Mais il me semble que cette occasion d’agir sur une institution comme le cégep, où cette action est possible compte tenu de son statut particulier, n’a pas été pleinement saisie. Il fallait, pour compléter ce que la loi 101 ambitionnait de faire et compte tenu de la nouvelle donne en éducation et de la massive fréquentation de l’enseignement supérieur, réserver aux anglophones les cégeps anglais et demander aux autres de prolonger au cégep francophone leur scolarité jusque-là poursuivie, comme il se doit, en français.

Je mets de côté ici les arguments qu’on peut faire valoir contre une telle politique. Je ne les considère pas concluants. Mais je tiens à dire que selon moi, les avantages potentiels de cette décision auraient été immenses, surtout dans le contexte actuel évoqué plus haut.

On aurait ainsi augmenté les chances d’une poursuite des études universitaires en français plutôt qu’en anglais ; on aurait aussi augmenté celles d’une carrière professionnelle se déroulant en français.

On aurait favorisé l’intégration culturelle par la langue commune d’une part importante des allophones et des immigrants.

On aurait encouragé cette meilleure connaissance de la culture québécoise qui s’approfondit par les cours collégiaux, notamment ceux de littérature, et par la fréquentation, à cet âge où ça compte tant, de tous ces gens de culture québécoise et francophone qu’on croise durant un parcours collégial.

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