R.I.P. le bénéfice du doute

À 36 ans, j’avais déjà beaucoup de débats derrière la cravate. Indépendantiste face à des mononcles fédéralistes, militant étudiant chantant L’Internationale, j’étais toujours partant pour une bonne discussion. Journaliste, j’avais ensuite assisté à des empoignades sévères au Québec, à Paris et à Washington.

Pourtant, lorsque j’ai assisté à ma première période de questions, à l’Assemblée nationale à l’automne 1994, je n’étais pas psychologiquement préparé au condensé d’énergie négative qui occupe ces 45 minutes d’affrontements quotidiens. Un étranger qui devrait juger de l’état de notre nation à partir des seules questions de l’opposition serait convaincu que tous les Québécois sont gravement malades et que les ministres en sont personnellement responsables, que les citoyens n’ont aucun service adéquat et sont clairement sur le point d’ériger des barricades et, surtout, que les membres du gouvernement sont, tous, non seulement des incapables, ce qui serait déjà grave, mais activement engagés dans un processus volontairement maléfique de destruction de tout ce qui est bon dans notre société.

On se fait, à la longue, à ce type d’agression verbale et, le parti au pouvoir ayant pour vocation de retourner un jour dans l’opposition, les rôles s’inversent. Je me suis néanmoins demandé en quoi cette polarisation était qualitativement distincte du reste du débat public de l’époque.

J’identifiai le procès d’intention permanent comme une caractéristique forte. Rien ne pouvait être jugé comme anodin par l’opposition. Une déclaration ambiguë était nécessairement le reflet d’une incompétence crasse. Il ne pouvait y avoir de malentendus, seulement des cover-up. Toute peccadille était par définition scandaleuse. La règle était immuable : toujours donner de chaque événement la pire interprétation possible.

Un dénominateur commun traversait (et traverse toujours) cet exercice de torture politique : ne jamais, en aucun cas, accorder à son adversaire le bénéfice du doute.

Observant aujourd’hui la teneur d’un certain nombre de nos débats, je constate que cette détestable technique s’est largement répandue. C’est crucial, car le bénéfice du doute est le lubrifiant indispensable de la civilité et du savoir-vivre. Présumer que son interlocuteur est bien intentionné et interpréter ses paroles ambiguës, jusqu’à mieux informé,comme probablement anodines ou simplement maladroitesoffre aux interactions un pare-chocs qui minimise le conflit. Considérer au contraire son interlocuteur comme nécessairement malveillant, prendre chaque remarque au pied de la lettre ou, pire, traquer l’occasion de se dire offensé produit un climat anxiogène d’affrontement général qui peut rendre intolérable la vie en société.

À qui la faute ? Aux réseaux sociaux, le suspect numéro 1. En donnant une tribune à des milliers de personnes qui, hier, déversaient leur fiel en petit comité, ils ont fait surgir dans l’espace public une intransigeance préexistante, mais auparavant inaudible. Cela a eu un effet d’entraînement ennormalisant, sur Twitter et Facebook, l’insulte et l’invective. Les algorithmes polarisants en ont décuplé l’impact.

Deux autres facteurs importants sont en jeu, importés de la droite et de la gauche américaine. On peut dater de l’automne 1988 le début de l’ère moderne de la publicité politique négative américaine. Une culture de l’attaque vicieuse, au besoin mensongère, a envahi l’espace occupé par les républicains, puis a essaimé au Canada, surtout anglais, balayant le respect mutuel du débat partisan, diabolisant l’adversaire, rendant tout compromis suspect.

De la gauche militante sont arrivés plus récemment une série de concepts apparemment imaginés pour maximiser l’opprobre. On savait ce qu’était le harcèlement sexuel. On savait ce qu’était le viol. Mais tous les comportements sexistes, du plus bénin jusqu’à l’agression caractérisée, doivent désormais faire partie de la « culture du viol ». Un continuum qui nie l’existence même de la nuance dans ce qui est répréhensible.

Plutôt que de parler de comportements racistes à éradiquer, il faut désigner la totalité des institutions comme coupables de racisme systémique. Plutôt que de promouvoir l’égalité et le respect mutuel, il faut convaincre l’ensemble des Blancs, même les plus défavorisés, qu’ils sont porteurs de privilèges. Surtout, chaque propos jugé indélicat doit être vu comme une micro-agression et dénoncé comme telle.

La spirale de l’exagération a atteint son apogée dans la lettre signée en décembre dernier par 200 auteurs, poètes, libraires et étudiants outrés que l’Association des libraires ait permis à François Legault d’indiquer sur son site qu’il avait apprécié un ouvrage de Mathieu Bock-Côté. Ils y ont vu (cramponnez-vous) « une banalisation du racisme qui donne lieu à des violences envers nos camarades racisés. Ces violences affectent l’ensemble de la société et nourrissent un climat général hostile et violent ».

Bref, le fait qu’un élu apprécie un livre dont les thèses déplaisent est assimilé à de la violence. Le bénéfice du doute, dans cet exemple, est mort et enterré. Avec lui la nuance, le sens de la mesure, le respect du désaccord, la civilité même. Ceux qui, à droite, dénoncent la « dictature sanitaire » ne font pas autre chose.

Les députés de l’Assemblée nationale savent qu’ils font du théâtre. Après la période de questions, ils se serrent la main, discutent, s’excusent même parfois d’être allés trop loin. « Ne le prends pas personnel, c’est de la politique », entend-on. Cela ne rend pas la chose plus agréable. Malheureusement, les nouveaux guerriers du débat extrême, de droite comme de gauche, ne semblent pas même conscients de l’énormité de leurs propos. Enfin, du moins, j’en ai l’impression. Car j’aimerais tant pouvoir leur laisser le bénéfice du doute.

jflisee@ledevoir.com. Sur Twitter : @jflisee

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56 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 mai 2021 01 h 30

    Le pouvoir ne règne qu'à la condition de diviser!

    Vous avez oublié, monsieur Lisée, la raison la plus importante pour notre polarisation c'est l'adage: «diviser pour régner». C'est dans l'intérêt des oligarques de ce monde de continuer leur pillage de la nature et l'exploitation des êtres humains, sans opposition, si les citoyens sont toujours divisés.
    Les maitres du monde font exprès de promouvoir l'individualisme, le communautarisme et les luttes identitaires, au lieu de l'universalisme et le bien commun pour que les citoyens ne se réunissent jamais contre leur vraie ennemie, «la cupidité excessive des riches». Soixante-deux personnes détiennent la moitié de la richesse mondiale! Le salaire d'un PDG était 20 fois plus grand que celui d'un travailleur ordinaire, aujourd’hui, l'écart est 345 fois plus grand.

  • Roger Gobeil - Inscrit 8 mai 2021 01 h 58

    L’ère des clowns

    Nous vivons à l'ère des clowns au Québec. Quand je regarde notre Assemblée nationale, certain-e-s le sont plus que d'autres. Faut être de son temps, faut croire! Quand je vois aussi nos médias, certain-e-s chroniqueur-e-s et éditorialistes sont de véritables boute-feu. Triste Québec.

    • Christian Roy - Abonné 8 mai 2021 12 h 31

      @ M. Gobeil,

      C'est pourquoi il est sage d'écouter de temps à autres la chanson interprétée par Diane Dufresne: Laissez passer les clowns.

      Comme ce passage:

      "Aussi loin qu'on veut
      Être bien dans sa tête c'est mieux
      Surtout soyez fou
      Soyez fou jusqu'au bout
      Laissez passer les clowns "

      Question de santé mentale: il faut laisser passer les clowns !!!

  • Serge Trudel - Inscrit 8 mai 2021 02 h 01

    Mathieu Bock-Côté est un héros

    Félicitations à Monsieur Mathieu Bock-Côté de défendre ses opinions et de ne pas se laisser intimider par la racaille gauchiste et gauchisante qui ne rêve que de détruire la société en en sapant les bases les plus fondamentales et les plus essentielles.

    La gauche utilise des tactiques d'intimidation aussi perverses que déloyales qui sont véritablement dignes de l'Inquisition espagnole du Moyen Âge. S'ils le pouvaient, les wokes et autres gauchistes brûleraient pour vrai M. Bock-Côté sur un énorme bûcher sur la Place d'Armes à Montréal, non loin de la Basilique Notre-Dame. S'ils ne le font pas, c'est évidemment parce qu'ils ne le peuvent pas légalement. Ou du moins, pas encore, mais on voit bien qu'ils travaillent très, très fort afin d'en arriver à cet objectif ultime qui leur permettrait enfin et finalement, une bonne fois pour toutes, de faire taire définitivement cet adversaire plus que gênant. Torquemada serait fier des gauchistes québécois!

    L'omniprésence de la science dans notre société n'empêche malheureusement pas l'ignorance la plus ignoble de prévaloir et de tenter malgré tout de remporter la mise. L'obscurantisme moyenâgeux est toujours bien vivant, plus ou moins larvé, et toutes les théories complotistes des flat-Earthers (ceux qui croient que la Terre est plate) et autres élucubrations invraisemblables en sont le symptôme le plus criant. Devant ces individus dangereux, il faut maintenir une vigilance de tous les instants.

    Monsieur Bock-Côté est une personne intègre qui est prête à débattre ouvertement de ses idées avec qui que ce soit. Contrairement aux gauchistes, il ne craint pas d'être confronté aux idées des autres et en ce sens, il est un authentique défenseur de la liberté d'expression qui constitue un droit inaliénable de toute société qui se respecte. Fort malheureusement, pour certains individus, le mot « respect » ne fait absolument pas partie de leur vocabulaire!

    • Patrick Boulanger - Abonné 8 mai 2021 10 h 35

      Je vous invite à (re)lire la chronique de de M. Lisée (qui met l'accent sur la nuance).

    • Gabriel Rompré - Abonné 8 mai 2021 10 h 39

      Wow, répondre à un texte qui déplore la polarisation et appelle au bénéfice du doute en commençant son commentaire en dénonçant la 'racaille gauchiste'. C'est quand même fort.

    • Jacques Patenaude - Abonné 8 mai 2021 12 h 15

      ''... la racaille gauchiste et gauchisante qui ne rêve que de détruire la société en en sapant les bases les plus fondamentales et les plus essentielles.''
      Voila une belle illustration de ce qu'écrit de M. Lisée. ''Considérer au contraire son interlocuteur comme nécessairement malveillant, prendre chaque remarque au pied de la lettre ou, pire, traquer l’occasion de se dire offensé produit un climat anxiogène d’affrontement général qui peut rendre intolérable la vie en société.''
      Les propos déplorable ne sont pas monopolisés par un seul extrême comme le conclut M.Lisée

    • Marc Pelletier - Abonné 8 mai 2021 13 h 20

      Quel hommage, sans nuances, à Mathieu Bock-Côté !

      Permettez-moi le bénéfice du doute quant à son ouverture face à ceux et celles qui ne partagent pas ses points de vue.

      Toutefois le dernier sondage Léger devrait le ramener à un peu plus de modestie : il n'a pas ramené beaucoup de péquistes au bercail !

    • Pierre Desautels - Abonné 8 mai 2021 14 h 52


      "S'ils le pouvaient, les wokes et autres gauchistes brûleraient pour vrai M. Bock-Côté sur un énorme bûcher sur la Place d'Armes à Montréal, non loin de la Basilique Notre-Dame."

      L'exagération rend ridicule.

    • Nadia Alexan - Abonnée 8 mai 2021 15 h 28

      Monsieur Serge Trudel: Votre commentaire ne tient pas la route. La division droite/gauche ne veut plus rien dire. Les belles paroles ne suffisent plus.
      Voici, monsieur Trudeau, qui se dit féministe, mais ne fait rien pour secourir les femmes aux seines de l'armée, des prédateurs qui les violent avec impunité.
      Il dit qu'il appuie l'accord de Paris et qu'il veut éliminer les GES, mais il continue de subventionner les pipelines émetteurs des GES et même de nous acheter un pipeline inutile avec l'argent des contribuables.
      Aujourd'hui même, on apprend que l'industrie minière canadienne fait des ravages dans le monde entier - avec la bénédiction de Justin Trudeau.
      Le Canada abrite 75% des sociétés minières du monde. Les sociétés minières canadiennes sont embourbées dans la corruption et les violations des droits de la personne à travers le monde, mais Justin Trudeau a renié ses promesses de les réglementer et de mettre fin à leurs abus. Il y a eu un nombre incroyable de conflits dans les mines canadiennes.
      Choisissez presque tous les pays du Sud, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée au Ghana, de l'Équateur aux Philippines, et vous trouverez une mine dirigée par le Canada qui a causé des ravages environnementaux ou a été le théâtre de violents affrontements.
      Les ravages de la ploutocratie appuyée par la droite que vous aimez tellement détruisent la planète et la démocratie avec leurs monopoles et leurs privatisations et avec la destruction du bien commun. Les entreprises pharmaceutiques en sont un bon exemple d'un capitalisme débridé qui a perdu ses repères.

  • Michel Lebel - Abonné 8 mai 2021 06 h 16

    Une question de culture

    Pour que le bénéfice du doute joue, il faut une certaine culture qui permet une vision élargie et historique des choses. Mais cette culture n'est plus, et c'est un recul pour l'humanité. Un triste exemple de ce recul: l'humour est à peu près disparu des médias.

    M.L.

    • Christian Roy - Abonné 8 mai 2021 12 h 37

      À titre de contre-exemple M. Lebel: le kombucha n'a jamais eu autant la cote. Comme culture vivante, s'en est toute une !

  • Serge Bourassa - Abonné 8 mai 2021 06 h 35

    Extrêmisme et pensée unique

    Merci M. Lisée pour cette excellente analyse. Afin d'imposer ses opinions, même extrêmes, sans débat aucun, il suffit d'exagérer, à répétition, médias sociaux aidant, jusqu'à donner l'apparence de la normalité appuyée par la majorité. Joseph Goebbels se serait délecté en ces temps modernes. Ou plutôt aurait-il trouvé la partie trop facile. L'exemple de la prétendue 'culture du viol' québécoise, que vous citez, a retenu mon attention. J'ai lu, il y a quelques temps déjà, que le regard appuyé d'un homme sur une jolie femme participait à cette culture du viol et devrait être sanctionnée par la police. Celles qui pensent que je porte des lunettes soleil seulement pour me protéger des rayons UV, lorsque je m'assois dans un parc ou m'allonge, en vacances, à la plage se leurrent ...

    • Marc Pelletier - Abonné 8 mai 2021 13 h 25

      Merci d'apporter cette touche d'humour : je vous accorde le bénéfice du doute .