Le prix de la polarisation aux États-Unis

À son entrée en fonction, Joe Biden a formulé le même souhait que nombre de ses prédécesseurs : qu’il n’y ait plus deux Amériques, l’une rouge, l’autre bleue, mais bien un pays uni, où le président travaillerait à travers les lignes partisanes. Hélas, ce vœu pieux se heurte une fois de plus aux fractures profondes de la vie politique américaine. Au point où, à l’instar de ceux qui l’ont précédé au bureau ovale, ce président s’est résolu à mettre en place son programme par décrets exécutifs (en nombre record d’ailleurs), à défaut de pouvoir compter sur la coopération du Congrès.

Car faute d’une majorité significative dans les deux chambres, les factions politiques dominent le Congrès et le condamnent à l’inertie. Là où une saine opposition contribue à la vitalité de la démocratie, le tribalisme politique définit des loyautés indéfectibles, où toute divergence est vue comme une trahison — la républicaine Liz Cheney en fait d’ailleurs les frais cette semaine, en raison de ses dissensions avec Trump et de son « fist bump » à Biden. Figé dans cette guerre de tranchées, le 116e Congrès (2019-2021) a été, selon la base de données GovTrack, le moins productif des cinquante dernières années : cela signifie qu’un grand nombre de lois, essentielles au bon fonctionnement du pays, et au bien être des Américains comme l’a montré la dernière année de pandémie, ne sont pas adoptées.

Certains chercheurs comme le professeur Morris Fiorina estiment que cette polarisation est avant tout le fait des élites et des élus qui prennent en otage les Américains dans leurs guerres intestines, sans se soucier des responsabilités liées à leurs fonctions. Dans cette optique, ces élites avides de pouvoir ont peu à voir avec le citoyen américain moyen, bien plus centriste et peu enclin au conflit. De fait, sur nombre d’enjeux, la majorité des Américains se retrouve encore — par exemple sur l’augmentation du salaire minimum, sur la pertinence du syndicalisme, sur l’interdiction des fusils semi-automatiques.

À l’inverse, pour des chercheurs comme Thomas Carothers et Andrew O’Donohue, dont l’étude sur la polarisation dans les démocraties a été publiée par la Brookings Institution en 2019, la polarisation américaine est un phénomène unique : plus dense, elle fusionne plusieurs paliers identitaires — religieux, idéologiques, raciaux — qui se fondent à l’identité partisane.
 

Dans ce contexte, les partis ne sont plus des coalitions hétérogènes et toutes les tensions sociales, écrivait Ezra Klein dans Why We’re Polarized en 2020, s’agrègent autour de deux camps rivaux, aboutissement d’un véritable tribalisme politique. Abondent dans le même sens les études de Daniel DellaPosta, de Yongren Shi et de Michael Macy qui montrent comment, sur 40 ans, les divisions idéologiques se sont infiltrées dans tous les pans de la vie quotidienne. Les économistes Keith Chen et Ryne Rohla montraient d'ailleurs en 2018 que les repas familiaux de l’Action de grâce sont d’autant plus courts qu’ils sont pluripartisans. La fête aurait ainsi perdu 34 millions d’heures en famille en 2016 en raison de dissensions partisanes.

Faute de se rencontrer et de dialoguer, la société se fissure donc un peu plus. Au cours des quatre dernières années, les lignes de fracture sont devenues des espaces de violence, témoignant d’une polarisation accrue. La Anti-Defamation League a établi que les trois dernières années avaient connu des records de crimes antisémites, tandis que le Center for the Study of Hate and Extremism constate une hausse de 150 % en 2020 des crimes haineux contre les personnes d’origine asiatique.
 

Outre le fait que le Department of Homeland Security a établi la prévalence du risque suprémaciste blanc dans les menaces internes qui pèsent sur le territoire des États-Unis, cette violence s’étend au-delà de ces phénomènes. Dans leur ouvrage à paraître sur le Radical American Partisanship, Kalmoe & Mason expliquent en effet qu’un quart des républicains et un sixième des démocrates considèrent comme admissible d’envoyer des menaces à des officiels tandis que, dans le cadre du projet Bright Line Watch, 40 % des Américains ont affirmé en 2020 que si leurs opposants politiques usaient de violence, ils pouvaient faire de même en retour.

La polarisation n’est pas sans conséquence. D’une part, une étude, publiée en juin 2020 dans la revue Issues in Economics and Business, montre que l’instabilité et la violence politiques, les tensions sociales induisent des comportements qui ont un impact sur la croissance. Cette étude confirme celle qu’avait réalisée Marina Azzimonti en 2009, montrant que la polarisation constituait manifestement une barrière pour les investissements.

De l’autre côté, le déclin important du nombre de lois effectivement adoptées par le Congrès a également un impact économique. Par exemple, le Congressional Budget Office a chiffré le coût des fermetures de gouvernement en cas de blocage de fin d’année : la longue fermeture de 35 jours, amorcée en décembre 2018, aurait ainsi coûté 3 milliards de dollars. De la même manière, l’inertie du Congrès empêche de mettre en place de grandes lois sociales pour combler les écarts de richesse, ce qui pèse lourd sur l’économie. À titre d’exemple, un rapport de 2019 de Noel, Pinder, Stewart, et Wright constate que le coût de l’écart de richesse entre ménages blancs et noirs pèse sur le PIB — jusqu’à 4 à 6 % en 2028.

Dans ce contexte, alors que la pandémie aurait dû jouer un rôle fédérateur, en rassemblant le pays pour la juguler, la polarisation a eu l’effet inverse et explique le départ raté des États-Unis dans la course contre le virus. Comme Christos Makridis et Jonathan Rothwell l’expliquent dans leur étude publiée en 2020, les réactions à la pandémie (présence sur le lieu de travail, respect des gestes barrières, vaccination) sont définies par l’identification à un parti, plus que par les conditions de santé publique ou la situation économique. Et cette exacerbation de la polarisation a un coût humain : selon la Lancet Commission on Public Policy and Health, avec une approche concertée, coordonnée, fondée sur la science, 40 % des morts de la COVID auraient pu être évitées aux États-Unis.

N’eût été de cette polarisation tétanisante, 160 000 personnes seraient peut-être encore en vie.

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5 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 8 mai 2021 07 h 12

    La polarisation de la nouvelle gauche

    Bon, premièrement, Biden n’a pas besoin de gouverner par décrets puisque les démocrates contrôle le Congrès, soit la Chambre des représentants et le Sénat. Cela ne fait que démontrer sa faiblesse comme homme d’état et de président. Les décrets ne sont pas des lois, mais des mesures temporaires qui sont ne sont jamais reconduits par une autre administration.

    Deuxièmement, la républicaine Liz Chenez a voté contre l’assentiment de ceux qui l’avaient élus comme représentante de son district au Wyoming. La fille de Dick Cheney, l’artisan de la guerre inutile d’Irak et de son million de morts, ne sera pas reconduite dans ses fonctions en 2022. Idem pour Mitt Romney, le mormon qui s’est fait hué par les mormons lors d’une assise républicaine en Utah. En fait, il a écourté son discours et est parti la queue entre ses deux jambes.

    Troisièmement, il est faux d’affirmer que les Américains sont pour l’interdiction des fusils semi-automatiques. Cette politique est apolitique puisqu’on retrouve autant de démocrates que de républicains qui ne veulent pas les interdire. Oui, la gauche américaine traditionnelle, celle qui a voté et qui vote pour Trump, parle de l’amélioration des conditions de vie pour la classe moyenne.

    Quatrièmement, cette nouvelle gauche « woke » concentre les pulsions identitaires, religieuses et idéologiques par l’entremise de telles absurdités comme la discrimination positive, l’évocation du racisme systémique et de la reségrégation des ethnies culturelles en castes immuables. En voulant forcer la notion d’égalité, ils obtiennent l’effet contraire et une polarisation outrecuidante.

    Enfin, on voit devant nos yeux un président qui assume les fonctions qui sont au-delà de ses forces. On nous dit que 40 % des morts de la COVID auraient pu être évités aux États-Unis, eh bien au Québec, c’est plutôt de l’ordre de 67%. On oublie toujours de mentionner que plus de 195 000 américains sont décédés de la COVID-19 depuis que Biden a pris le pouvoir.

  • Nicole Delisle - Abonné 8 mai 2021 08 h 12

    Trump et le parti républicain

    Trump, le pire président des USA, s'est imposé comme un gourou à son service et à ceux de ses amis. Il a réussi à faire croire aux américains qu'il serait là pour redonner à l'Amérique sa grandeur.
    Mais tout n'était que mensonge et supercherie. Il s'est entouré de gens qui sans être nécessairement compétents pour la tâche désignée, feraient avancer les lubies de leur président. Ceux qui osaient résister et lui démontrer les limites de la démocratie étaient vite congédiés. Leur responsabilité envers les américains s'est retrouvée bien amochée. Le déclin s'est accentué avec le temps. Mais avec ses discours intempestifs, ses courriels rageurs, le gourou Trump a influencé et entraîné un bon nombre d'électeurs et d'élus républicains dans une spirale mensongère en leur faisant croire que sans lui le pays s'en allait dans la mauvaise direction. Sa main mise très forte et négative encore aujourd'hui se poursuit et le parti s'entre-déchire au lieu de servir comme il se doit les américains. Cette partisanerie a atteint un point tel que le blocage systématique et le refus de collaborer pour le bien public est devenu leur raison d'existence en tant que parti. Le gourou Trump veille à ce sabotage de la démocratie dont il n'a rien à faire. Son rêve d'autocratie et le pouvoir immense qu'il exerce sournoisement rendra difficile une gouvernance adverse qui veut rendre sa grandeur à l'Amérique. Mais pour de vrai cette fois.....

  • Françoise Labelle - Abonnée 8 mai 2021 08 h 38

    Il faut défendre ses opinions

    En 2020, il s'est vendu 22,8 millions d'armes à feu, l'année la plus «productive» pour l'industrie des armes à feu, avec une hausse de 60% sur les ventes de 2019 (Forbes).
    Nos chauvinistes seront heureux d'apprendre que l'agent Derek sera aussi poursuivi par le département de la Justice pour avoir agressé un ado (noir évidemment) en 2017. Coups de torche électrique, prise de gorge et sa fameuse prise d'étouffement prolongé sur un ado gisant assommé et menotté.
    Pourquoi Derek n'avait-il pas été poursuivi en 2017? La Barr était placée bien haute pour les psychopathes blancs qui défendent leurs opinions. La Justice n'est plus aveugle mais politisée. Le mémo (gardé secret) de Barr résumant faussement le rapport Mueller, au grand dam de l'auteur, est maintenant scruté. Avec la saisie chez Giuliani, on peut espérer que l'étau se resserre autour de bin Trump.
    «Rapport Mueller : Bill Barr a trompé la Cour et le Congrès, tranche une juge» SRC, 5 mai 2021.

  • Jean-Claude Boivin - Inscrit 8 mai 2021 16 h 07

    Les causes de la polarisation

    Je suis tout à fait d’accord avec la chronique de madame Valet. D’après moi cette polarisation est le résultat du travail de sape de certains médias et des réseaux sociaux. En effet, depuis plusieurs années, les médias de droite tel que Fox News et les nombreuses radios poubelle (pas mal plus toxiques que notre pendant québécois CHOI-FM), par la désinformation et par les propos haineux, ont fait en sorte que les États-Unis sont devenus un pays polarisé de façon extrême.

    Daniel Marien, professeur à l’Université de Floride et collaborateur occasionnel à Radio-Canada, racontait dans une des ses chroniques qu’il est de plus en plus difficile pour lui de donner un cours. En effet, selon monsieur Marien, contrairement aux années précédentes, ses étudiants n’ont plus du tout une base commune pour appréhender la réalité. En effet, près de la moitié de ses étudiants sont convaincus que les médias traditionnels ne sont pas crédibles d’aucune façon. Certains de ses étudiants sont adeptes des théories du complot et pour la plupart climato-sceptiques. Pas étonnant que des partisans de Trump ont été nombreux à investir le Capitol le 6 janvier dernier.

  • Pierre Fortin - Abonné 8 mai 2021 17 h 15

    Et cette polarisation s'accompagne du désenchantement de la population


    Un sondage de The Economist/YouGov mené du 10 au 12 janvier dernier auprès de 1500 adultes, avec une marge d'erreur de ±3.6%, révélait les appréciations suivantes de l'orientation des États-Unis. Même si les événements du 6 janvier étaient frais à la mémoire, ils ne sauraient expliquer une telle désaprobation :

    Would you say things in this country today are...

    Generally headed in the right direction 14%
    Off on the wrong track 74%
    Not sure 12%


    Source : https://docs.cdn.yougov.com/z2q827fsgm/econToplines.pdf