Comme chiens et chats

Toutes griffes dehors comme chien et chat qui se balancent en ligne des noms d’oiseaux et des menaces de mort : ainsi s’affrontent désormais les humains à coups d’opinions adverses. Le Devoir aborde ces jours-ci l’épineux problème de la polarisation exacerbée. Bien sûr, les portes se verrouillent plus fort en temps de pandémie, mais l’époque entière épouse le dialogue de sourds à pleines ondes hurlantes, avec effets pervers à la clé.

Voici le secteur culturel frappé au cœur. Des têtes d’artistes tombent comme les statues, des troncs communs de savoir s’écroulent à la vitesse grand V, au grand dam des uns, à la joie féroce des autres.

Ces guerres de tranchées ne datent pas d’hier. Les autodafés et les politiques de censure ont depuis toujours opposé ceux qui brûlaient les livres à ceux qui les dévoraient de bon cœur. Mais le rythme des exécutions et des protestations s’est accéléré à la faveur des médias sociaux, sans laisser le temps aux mentalités d’évoluer, ni aux réformes de s’instaurer après tâtonnements d’usage. Tout change trop vite pour évaluer les effets pervers des démolitions à la hache. Pouce en haut ! Pouce en bas ! Exit la réflexion.

Pourtant, chaque société doit préserver son héritage culturel tout en progressant sous peine de dissolution. Mieux vaudrait chercher un point d’équilibre au lieu de se taper dessus. L’art de la dialectique se perd. Enseignons ses arcanes à l’école. Et formons des agoras de discussions civilisées.

L’art encaisse le choc maladroitement ou pas. Au Québec, tout aura débuté avec les pièces SLĀV et Kanata de Robert Lepage taxées par certains d’appropriation culturelle. Deux camps s’étaient levés, leurs barricades encore dressées. Ces questions complexes soulèvent des débats cruciaux sur la liberté créatrice et le rapport à « l’autre ». À analyser en tous sens.

C’est au sein du milieu culturel qu’est né le mouvement #MeToo. Les prédations sexuelles du producteur américain Harvey Weinstein auront mis en lumière celles de cinéastes, d’écrivains, de musiciens. Tant mieux ! Faut-il pour autant bannir les œuvres de ceux qui ont « fauté », même morts et enterrés ? Et ôter tout droit de réhabilitation aux artistes ?

Certains ont poussé le bouchon trop loin. Acquittés ou pas, Éric Salvail et Gilbert Rozon font leur deuil d’imposantes carrières après allégations d’abus sexuels. Maripier Morin vint battre en blanc dimanche sa coulpe à TLMEP pour ses dérives de diva alcoolique. Elle avait commis des agressions réelles, lourdes de conséquences, mais des spectateurs endossent sans frémir le rôle des grands inquisiteurs appelant au bûcher. Ces tribunaux populaires se révèlent plus sévères que bien des juges en toges. Chaque époque possède ses tares et ses mérites, à remettre en contexte. Quant au milieu artistique, il n’a jamais été reconnu pour ses bonnes mœurs. Rimbaud et Verlaine ne survivraient pas aux tollés actuels. Laissons pourtant leurs vers nous hisser vers les cimes.

Pour plusieurs adeptes du mouvement woke, appuyer les femmes et les minorités, justes causes, passe souvent par la censure. Du coup, leurs détracteurs s’offusquent à bon droit. Faudrait-il sacrifier livres, films, œuvres d’art de tous poils enfantés par des hommes blancs dominants ? Qu’on le veuille ou non, le patriarcat régna durant des millénaires en semant au passage un lot de chefs-d’œuvre. Renvoyer à l’ombre Voltaire, Shakespeare ou Rodin en criant : « Tasse-toi, mon oncle ! » relève de l’ignorance crasse. Il y a moyen de faire découvrir des voix féminines et étrangères abusivement négligées par la postérité, sans affaiblir le foyer occidental.

Choc générationnel que ces luttes entre wokes et conservateurs ? En partie. Car les plus cultivés ne sont pas nés de la dernière pluie. Ils savent ce qu’il en coûtera à l’humanité de sombrer dans l’amnésie sans pouvoir tirer leçons et lumières de l’histoire. Des œuvres phares en traversée des siècles méritent la vie éternelle, mais le monde change. Le racisme, le sexisme, l’homophobie et autres bagages à clous n’ont plus leur place aujourd’hui. Les jeunes générations font évoluer avec fougue des mentalités sclérosées, tout en contribuant malgré elles à la division des humains, car chacun y défend son bout de gras en mordant le voisin. Non, le mot en n ne doit pas servir à injurier. Oui, il peut posséder une portée littéraire, historique ou pédagogique. Du bon sens naît la nuance.

L’inculture rend aveugle, le repli réactionnaire tout autant. Reste à changer l’avenir avec clairvoyance. On a besoin de figures de sagesse et de ponts pour la grande traversée des idées. Seuls les passeurs munis d’antennes pourront déblayer la voie. Des artistes et des philosophes jouent ce rôle. Écoutons leurs voix monter. Mais si on apprenait d’abord à respirer par le nez…

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12 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 6 mai 2021 06 h 51

    Pas se mettre des barrières

    Pour que s'établissent de véritables dialogues, on doit renoncer à toutes formes d'idéologies ou barrières religieuses qui auraient pour effet de nier la science ou la réalité. Toutes les religions et groupes idéologiques ne sont pas égales en ce qui concerne bon mariage entre foi et raison.

  • Guy Archambault - Abonné 6 mai 2021 08 h 38

    Agora

    " Formons des agoras de discussions civilisées ". Pourquoi les commentateurs des articles et chroniques du journal le Devoir ne feraient-ils pas un pas supplémentaire pour donner naissance à une de ces agoras ? Parmi les habitué(e)s qui écrivent des commentaires n'y en aurait-il pas une dizaine prêt(e)s à résumer les commentaires écrits à propos de chacune des principales chroniques hebdomadaires du journal ? Chacun(e) s'engagerait à résumer les commentaires émis à propos d'une chronique ? Les dix se partageraient l'ouvrage. Le journal serait-il prêt à publier ce résumé ?

    Bien sûr, les responsables de résumé nécessite quelques caractéristiques. Être à la retaite en serait une. Avoir exercé un métier dans sa vie antérieure où l'art de la reformulation, du résumé ou de la synthèse était une nécessité serait une autre caractéristique. La forme du résumé devrait aussi requérir quelque caractérisitiques communes, dont une parfaite neutralité dans la reformulation ou le résumé des opinons émises. L'absence totale d'éléments permettant d'identifier nommément un scripteur de commentaires serait une autre caractéristique de ces résumés.

    Ces agoras de discussions civilisées ne naîtront pas " ex nihilo ". Un pas est déjà fait : le journal permet l'expression de commentaires. Un autre pas vers une agora propre aux lecteurs de ce journal serait fait en résumant ou synthétisant l'ensemble des commentaires. Chaque scripteur serait assuré alors d'avoir été lu et verrait sa position située et comparée à celles d'autres semblables, différentes ou opposées. Ce qui est le début d'un débat civilisé. Le journal et les auteur(e)s des chroniques pourrait sûrement tirer profit de cette contribution de lecteurs engagés dans la construction progressive d'une agora de discussiosn civilisées.

    Guy Archambault abonné

  • Mario Laprise - Abonné 6 mai 2021 09 h 23

    Nuance

    "L’inculture rend aveugle, le repli réactionnaire tout autant." La culture de Mme Tremblay lui fait écrire un texte éclairant et nuancé. Toutes choses qui manquent cruellement à nos excités des médias sociaux et aux idéologues d'arrière cour.

  • Marcel Vachon - Abonné 6 mai 2021 09 h 31

    Bravo

    Merci pour ce bel article bien équilibré. Bonne journée.

  • Christian Vandendorpe - Abonné 6 mai 2021 13 h 51

    Excellent article

    Odile Tremblay fait une juste analyse de la situation en pointant les médias sociaux qui ont multiplié les vocations d'inquisiteurs et accéléré le mouvement de l'histoire à tel point que les mentalités n'ont pas le temps d'évoluer.

    Nos sociétés sont devenues de frèles esquifs ballotés sur de fortes vagues. Pour éviter qu'elles fassent naufrage, il faut trouver le moyen d'imposer aux médias sociaux un code d'éthique journalistique qui encadrerait les conditions de retransmission de nouvelles mensongères. Il faut aussi que les institutions apportent des contributions mesurées au débat public de façon à offrir des contrepoids solides aux mouvements de meute devenus si fréquents ces dernières années.