Socialisme transatlantique

Dans tous les grands pays, la crise économique causée par la pandémie a donné lieu à des dépenses publiques d’un niveau sans précédent. On doit le rappeler, parce qu’avec les Cassandre qui nous martèlent que cette crise a accentué les inégalités, enrichi les colosses du numérique et révélé un « capitalisme sans pitié »… on oublierait que jamais les États du monde n’ont été aussi « socialistes » que depuis 14 mois !

On le voit dans les programmes de Joe Biden aux États-Unis, qui totalisent 4000 milliards de dollars. L’Union européenne, qui n’est pas un pays mais un assemblage de pays, est également de la partie. Même si les chiffres paraissent plus modestes : en août 2020, à l’initiative de Paris et Berlin, les « 27 » s’étaient entendus sur un plan de relance post-COVID de l’ordre de 750 milliards d’euros (environ 900 milliards de dollars américains).

C’est la première fois que l’Union européenne comme telle s’endette directement pour financer une relance à l’échelle du continent, avec des sommes importantes distribuées aux gouvernements nationaux. Cheval de Troie d’une dépendance politique accrue des nations envers Bruxelles, ou acte ponctuel et nécessaire de solidarité ? Les interprétations varient.

Détails capitaux : (1) ce sont essentiellement des subventions, et non des prêts, versés par Bruxelles aux États européens, et (2) les sommes distribuées ne sont pas calculées au prorata des populations ou de la taille relative des économies.

Il y a donc dans l’opération une dimension « redistribution », en faveur des économies plus faibles (moins productives… plus « paresseuses » ?). Ce qui a fait hésiter et râler de nombreux pays : l’Allemagne, jusqu’à ce que Merkel cède à Macron au printemps 2020 ; certains pays nordiques, comme les Pays-Bas et la Finlande, qui freinent toujours le processus.

Des quatre principaux pays d’Europe, c’est l’Italie — troisième en population mais championne des subventions, peut-être parce qu’elle est championne des difficultés — qui va toucher la part du lion : 192 milliards d’euros (3200 euros par habitant). L’Espagne, elle, touchera 70 milliards (1600 par habitant), la France 40 (600) et l’Allemagne 23 (280). Les écarts ne sont donc pas relatifs aux tailles des économies, mais aux situations variées, sur les plans social, économique, commercial…

Mais les dépenses de Joe Biden — qui dépasseront les 4000 milliards si elles sont adoptées intégralement — ne font-elles pas pâlir le plan européen en comparaison ?

Il est vrai qu’a priori, ces 4000 milliards, pour 333 millions d’habitants, paraissent bien supérieurs aux 900 milliards de Bruxelles, pour 450 millions de personnes. Mais en Europe, il y a également des plans d’assistance extraordinaires qui tournent à plein depuis un an.

En outre, les pays européens ont des dépenses sociales « normales » bien plus élevées qu’aux États-Unis. Ce qui fait que les 1800 milliards de Biden, annoncés le 28 avril, peuvent sans doute être soustraits dans une comparaison avec l’Europe. Et puis, dans le « plan d’infrastructures » américain, on a critiqué la définition très large donnée au terme d’« infrastructures ». Au fait, il est stipulé dans les documents européens que la « transition écologique » recevra 37 % des sommes… à investir dans le développement de nouvelles énergies vertes et dans leur distribution.

Autre tête de chapitre : la « transition numérique » : 20 % du total des subventions y sera consacré, dans une optique de modernisation. On pense à l’installation de nouveaux réseaux 5G, 6G… Mais aussi, plus prosaïquement, à certaines administrations publiques — l’italienne par exemple — encore passablement vieillottes et pas totalement informatisées.

Un mot sur les échéances… La France se plaint que les chèques ne soient pas encore en route. Le 26 avril, le ministre de l’Économie se disait contrarié d’apprendre que les premiers versements (13 % du total) n’arriveront pas avant la fin de l’été. En ajoutant que, si l’Europe traîne, « les Chinois et les Américains vont nous passer devant ! »

On blâme ici, entre autres, certains pays qui tardent à verser leurs dossiers… et le fait que la Commission européenne réclame au moins deux mois pour leur examen et leur approbation. Ainsi va l’Europe, cahin-caha, mais dans une direction qui pour une fois semble claire. C’est lent et c’est bureaucratique… mais c’est quand même sans précédent.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. 

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