Plus catholique que le pape

La première fois que j’ai entendu parler de Jules-Paul Tardivel (1851-1905), je commençais mes études littéraires à l’UQAM. À l’avant de la classe, l’élégant professeur Jacques Allard, avec une éloquence toute classique, donnait un sacré bon spectacle. Pour nous présenter la littérature québécoise, il évoquait quelques auteurs importants du corpus — Laure Conan, Louis Hémon, Lionel Groulx, Jovette Bernier, Robert Charbonneau, André Langevin — et se lançait dans des résumés passionnés et passionnants de leurs œuvres, en faisant mine de s’étonner de notre ignorance à leur sujet. J’ai adoré ce cours.

Quand Allard a parlé de Pour la patrie (1895), de Jules-Paul Tardivel, j’ai été intrigué. Je découvrais l’existence, au XIXe siècle, d’un roman d’anticipation dans lequel les miracles se multipliaient pour sauver la nation canadienne-française des assauts diaboliques des francs-maçons et des antipapistes.

J’ai lu ce livre décoiffant avec plaisir. Je ne suis pas sûr qu’un tel ouvrage passerait le test de la pureté idéologique, de nos jours, à l’UQAM. Dès sa parution, d’ailleurs, le roman divise. Les conservateurs l’encensent, mais les libéraux le démolissent. Dans La Patrie, on parle même du « produit d’un cerveau maladif ».

Devant un homme comme Jules-Paul Tardivel, on oscille entre l’admiration et le rejet. On admire, comme le soulignait le journaliste Olivar Asselin au moment de la mort de son collègue en avril 1905, son patriotisme sincère et désintéressé ainsi que son indépendance d’esprit, mais on ne peut qu’être irrité par son intransigeance et son profond dogmatisme.

Tardivel, en effet, était, pour reprendre une formule de l’historien Pierre Savard, un « ultramontain ultramonté ». Pour lui, en gros, le pape a toujours raison, en religion comme en politique, le catholicisme doit imprégner et encadrer toutes les sphères de la société, particulièrement l’instruction, et libéraux et francs-maçons doivent être combattus sans compromis. Ici, ce combat passe par une lutte pour l’indépendance du Canada français, destiné par la Providence à devenir un pays français guidé par les lois de l’Église.

Les idées de Tardivel sont principalement connues grâce à une étude de Pierre Savard, publiée en 1967. Dans Jules-Paul Tardivel. L’homme public et l’homme privé (Leméac, 2021, 240 pages), l’historienne Dominique Marquis se penche à son tour sur le personnage en mettant à contribution ses écrits plus intimes.

Directeur du journal La Vérité de 1881 à 1905, Tardivel a aussi laissé une volumineuse correspondance et un journal personnel pour les années 1884-1886. En analysant ainsi non seulement ses idées, mais aussi ses émotions, Marquis veut proposer « un portrait inédit d’un journaliste dont la parole n’a plus d’écho aujourd’hui », mais qui a marqué son époque pour le meilleur —
Marie-Victorin le qualifiait de « grand esprit » — et pour le pire — Louis Fréchette en parlait comme d’« un fou qu’il serait temps de verrouiller dans un cabanon ».

Le parcours de Tardivel n’est pas ordinaire. Né dans le Kentucky d’un père français et d’une mère anglaise, orphelin de mère à trois ans et élevé dans le presbytère de son oncle prêtre, Tardivel arrive au Québec en 1868, à l’âge de 17 ans, pour faire son cours classique au séminaire de Saint-Hyacinthe. À ce moment, il ne parle pas un mot de français. Quatre ans plus tard, sans avoir terminé son cours, le jeune homme abandonne ses études et trouve un emploi dans un magasin de la ville, mais sait déjà qu’il veut être journaliste. Il travaillera dans quelques journaux avant de lancer La Vérité.

La vérité, pour Tardivel, c’est l’Église, plus précisément le pape, et il la défend contre ses ennemis en usant, note Marquis, de sarcasme, d’indignation et de colère. Il ferraille au quotidien contre les libéraux, contre les francs-maçons qu’il voit partout, contre les Anglais qui ont tué Riel et même contre les évêques, quand ceux-ci, à ses yeux, font preuve de mollesse. Son seul parti, c’est Rome.

Sa rigidité idéologique l’isole. Même les évêques le lâchent. Son journal, indépendant, vivote. Convaincu de la justesse de sa mission, Tardivel accepte de vivre dans une relative pauvreté, bien que cela le peine pour sa femme et ses cinq enfants, qui contribuent à son œuvre. Dans sa correspondance, il évoque souvent sa lassitude, son envie de tout lâcher et affirme que si son journal n’obtient pas le succès escompté, c’est probablement parce que Dieu le veut ainsi, peut-être « afin que le mal arrive plus vite à son apogée ».

Tardivel perd tous ses combats, mais il ne transige jamais. En privé, note Marquis, il s’épanche et doute de l’efficacité de son œuvre, mais jamais de sa vérité. « Il n’a rampé devant personne », disait Olivar Asselin en le saluant. C’est sa grandeur, mais ça ne lui donne pas raison pour autant.

À voir en vidéo