Un tournant?

Giangiacomo Feltrinelli, le grand éditeur italien, s’envole pour Cuba. Il a, en cette année 1964, rendez-vous avec Fidel Castro. Son intention est de publier les mémoires de ce jeune révolutionnaire. À cette fin, il a pris d’abord contact avec Raúl, le frère cadet, celui-là même qui, soixante ans plus tard, vient de tirer sa révérence du parti unique qui règne sur l’île depuis 1959. Du court et tragique XXe siècle, il n’y aura finalement que la reine Élisabeth II qui, au regard de la durée, aura supplanté tous les chefs d’État du monde.

Feltrinelli est enthousiaste devant Castro, ce révolutionnaire qui congédie les masses en parlant à leur place. Mais Fidel ne se pointe pas aux rendez-vous. Pendant des jours, il les ajourne. Feltrinelli attend. Patiemment. Fidel est très occupé, lui dit-on. La réforme agraire bat son plein. Fidel veut dépasser le capitalisme, dans la foulée de Khrouchtchev qui promet, en 1961, que le monde soviétique aura supplanté la production des États-Unis par habitant d’ici dix ans. Comme au temps de Staline, le miracle économique de ce capitalisme d’État se manifeste à coups de projections faites à la pointe des crayons. Feltrinelli observe tout cela, avant que Fidel ne daigne finalement se pointer, une nuit.

En Italie, Feltrinelli ressemble quelque peu, à sa manière, à Gérard Lebovici en France. Le jour, Lebovici fréquente des vedettes qui le font vivre. Belmondo, Catherine Deneuve, Bernard Blier, Romy Schneider, etc. Le soir venu, « Lebo » ne vit plus que pour embrasser les idées de révolutionnaires. Il offre à Guy Debord un cinéma pour diffuser ses films d’avant-garde et une maison d’édition pour projeter sa pensée. Lebovici sera retrouvé dans sa voiture, quatre balles dans la nuque. Ce sera un peu la même chose avec Feltrinelli, un fils de banquier habitué des milieux dorés, mais frustré par son rôle limité au sein du parti communiste italien. Son corps, déchiqueté, finira par être découvert à côté d’un pylône électrique, dans une banlieue de Milan où il s’affairait vraisemblablement à poser une bombe. Mourir pour des idées ne les fait pas forcément avancer plus vite. Surtout quand elles sont nourries de tant de contradictions.

À Castro, Feltrinelli offre une forte somme pour travailler à la rédaction d’un livre. Fidel l’accepte, mais l’affaire dérive. Les flots oratoires du Líder Máximo noient tout. Castro aime s’écouter parler. Feltrinelli le trouve vite délirant. Malgré certaines réussites sociales qu’il ne lui conteste pas, Castro lui apparaît très imbu de lui-même, attaché à des choses apprises au hasard, collées à son esprit en une suite de clichés remâchés, d’où il résulte que lui parler pour discuter ne sert à peu près à rien. Le Líder Máximo répète en boucle ses mêmes chiffres, jusqu’à étourdir.

Aux champs, des équipes de Cubains, soutenues par des Soviétiques, se relaient pour travailler, jour et nuit, dans l’espoir sincère d’en arriver à concrétiser les projections chiffrées de Castro. Cela dure un temps. Cependant, les nuages de chiffres qui pleuvent sur le papier ne suffisent pas à faire pousser un monde tout à fait différent de celui auquel colle la réalité.

Sous Joseph Staline, le régime soviétique affirmait déjà que le blé pouvait pousser de façon démultipliée, à condition que les chiffres soient correctement alignés dans de grandes prairies de statistiques fertilisées par des armées de fonctionnaires. Ainsi, leurs chiffres l’affirmaient sans conteste : le blé n’avait jamais si bien poussé. Sur le terrain toutefois, la famine régnait. Au point d’en récolter des millions de morts.

N’y a-t-il pas, sous d’autres cieux idéologiques, quelque chose de cette mascarade chiffrée dans les déclarations produites à répétition, au nom d’un tournant vert, par tous les leaders occidentaux, de Joseph Biden en passant Emmanuel Macron jusqu’à Justin Trudeau ?

Durant la campagne électorale qui a présidé à sa réélection, le gouvernement Trudeau, dégoulinant de faux-semblants, annonçait qu’il allait planter pas moins de 2 milliards d’arbres d’ici 2030. Or il faudrait déjà qu’il en plante 2 millions de plus chaque année pour seulement espérer y parvenir. Ce qui n’est pas le cas. Ce même gouvernement vient d’affirmer qu’il ira de toute façon plus loin, bien qu’il ne se soit jamais rendu là au préalable. D’ici neuf ans, il affirme qu’il va réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 40 à 45 %.

Cependant, la courbe globale des émissions reste ascendante depuis 1990, c’est-à-dire depuis le temps où l’on clame à cor et à cri l’urgence d’agir. Depuis l’élection de Justin Trudeau et la signature de l’Accord de Paris sur le climat, les émissions de gaz à effet de serre du Canada ont même augmenté de 1 %, comparativement aux baisses enregistrées pour les autres pays du G7. Un record peu surprenant pour celui qui s’est érigé en champion environnemental, tout en refusant de réduire la production de pétrole des sables bitumineux. Ce qui revient en somme à affirmer une chose tout en laissant prospérer son contraire.

Les Québécois font-ils mieux de leur côté ? Ils consomment en tout cas plus que jamais des véhicules polluants. Ce sont cinq millions d’automobiles et de « camions légers », parmi lesquels on compte les VUS, qui roulent sur les routes du Québec, soit 338 000 véhicules de plus qu’il y a cinq ans. Les plus polluants, les VUS, représentent désormais 70 % de toutes les ventes de véhicules. Le Québec, qui se targue d’être vert, consomme en vérité chaque année un peu plus de produits pétroliers. Une tendance lourde prise à la légère.

Au fond, la crise climatique apparaît gérée dans l’enchantement de coups de crayons jetés en l’air, c’est-à-dire au mépris et en dépit de la réalité, un peu comme lorsque est créé un supposé scandale autour d’un bout de rue flanqué du nom de Camille Laurin, c’est-à-dire en se souciant fort peu des faits, au seul nom du miroitement des effets en vogue au présent.

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28 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 26 avril 2021 03 h 58

    Point d’interrogation

    Pourquoi ce point d'interrogation à tournant, dans le titre, quand, dans le dossier climatique, on vire en rond dans une spirale infernale autant qu'inflationniste depuis tant d'années.

    Bien sûr que l'on tourne, il n'y a point d'interrogation à se faire là-dessus.

    On tourne dans la mauvaise direction avec les Présidents, les Premiers ministres et les ministres de l'Environnement que nous avons. Toutes ces personnes qui nous disent le contraire pour faire bonne figure devant la galerie de leurs semblables qui s'écoutent parler et qui s'applaudissent mutuellement quand elles se rencontrent chèrement aux frais des contribuables.

    Des contribuables au dossier, il importe également de se le dire à nous-mêmes. Nous qui, partout sur Terre, continuons à consommer frénétiquement tellement de produits à courte espérance de vie.

  • Yann Leduc - Abonné 26 avril 2021 04 h 22

    Le méli-mélo de Nadeau

    Des journalistes gauchiste-bourgeois des années 60, le castrisme, le stalinisme, la politique environmentale canadienne, française, américaine, les VUS québécois, la toponymie montréalaise, ouf, quel enfilade ! M. Nadeau aime bien passer du coq à l'âne, surprendre le lecteur en faisant des liens innatendus, mais là c'est un peu étourdissant. En mélangeant ainsi tous ces questions pêle-mêle, en se contentant de les effleurer, Nadeau n'aide pas vraiment à la compréhension, il ne pousse pas à l'action, encore moins à la révolte, mais il entretient un certain cynisme : tout se vaut, tout tourne en rond, rien ne change. Ne tourne-t-il pas en rond lui aussi dans ce texte ? Avec le talent qu'il a, on regrette qu'il ne soit pas un peu plus volontariste et militant.

    • Sylvain Chapleau - Abonné 26 avril 2021 07 h 39

      Vous ne comprenez rien. C'est une chronique et c'est très bien ficelèe.

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 avril 2021 10 h 43

      Malheureusement, monsieur Leduc, vous ne comprenez pas. Le cynisme n'est pas du côté de monsieur Nadeau, mais de la part de Justin Trudeau qui parle des deux côtés de la bouche. D'un côté, il fait semblant de réduire les GES et de l'autre, il continue de subventionner les pétrolières à titre de milliards de dollars, au lieu d'investir dans les énergies renouvelables, moins polluantes.
      Monsieur Nadeau est le meilleur, le plus informé et le plus honnête des chroniqueurs.

    • Richard Lupien - Abonné 26 avril 2021 11 h 27

      Qu'avez-vous à suggérer monsieur Leduc. Personnellement j'ai fait part plusieurs fois de ma désapprobation de l'idée de construire un troisième lien à Québec.
      Et j'ai écrit à ce sujet à la député de mon comté. Le travail de monsieur Nadeau consiste à nous informer pour que nous osions sortir notre tête du carreau de sable.

    • Yann Leduc - Abonné 26 avril 2021 12 h 23

      J'ai très bien compris la dénonciation de M. Nadeau : les politiciens, les gens en général, parlent beaucoup mais n'agissent pas. Nadeau a du style et une certaine suite dans les idées, là n'est pas la question. Simplement, je trouve que cette chronique part dans tous les sens et qu'il n'élabore pas assez.

  • Raynald Blais - Abonné 26 avril 2021 05 h 45

    Les mains pleines

    S’il est vrai, comme le conclut M. Nadeau, que la classe économiquement et politiquement dominante semble gérer la vie de tous les jours au gré des soubresauts du libre marché et "des effets en vogue au présent", elle le fait instinctivement ou volontairement (peu importe) pour son profit dans le respect des lois du capitalisme d’accumulation et de concentration des capitaux. Dans la lutte aux changements climatiques, la stratégie de renchérir ses promesses pour faire oublier les dernières impossibles à tenir ne s’applique pas "au mépris et en dépit de la réalité". Tout au contraire, cette stratégie a permis jusqu’à maintenant de prolonger sans gêne une période cruciale pour soutenir le taux de profit et le capitalisme, sans prix pour un bourgeois.
    Il est donc de bonne guerre qu’une fois démasquée, cette classe à la tête de l’État accuse celles qui lui doivent dévouement et obéissance d’être la cause des problèmes environnementaux. Le client a toujours raison et toujours tort; le marchand, les mains pleines.

  • Michel Carrier - Abonné 26 avril 2021 07 h 23

    Décarboniser

    Votre texte est excellent, décarboniser l'économie et la société sans effort et sans douleur est une idée totalement utopique. Il y aura un coût social, nos politiciens et le grand public ne sont pas prêts à s'y engager sérieusement.
    Michel Carrier

  • Cyril Dionne - Abonné 26 avril 2021 07 h 30

    Seule la diminution de la population mondiale accouplée avec la simplicité volontaire feront une différence

    Bon, tous savent que le communiste a été un échec flagrant partout sur la planète. Idem pour le socialisme, mais à géométrie variable. Ces systèmes vont à l’encontre de la nature humaine parce qu’ils prennent pour acquis que tous naissent égaux en termes d’intelligence et de talents. Or, ce n’est certainement pas le cas. L’émancipation des peuples et leur recherche du bonheur et de l’égalité se situent vers le développement technologique des savoirs et leurs applications directes à la réalité. Là, on entre dans la contradiction cornélienne de la 2e partie de cette chronique.

    Ceci dit, nous sommes rendus tellement bons d’exploiter tous les écosystèmes marins et terrestres, que le niveau de vie s’est élevé partout sur la planète grâce au capitalisme. Mais là viennent les nuages des changements climatiques. La Terre et ses différents systèmes n’ont pas le temps de se régénérer pour continuer de maintenir notre train de vie.

    Heureusement, nos sauveurs politiques nous disent, sans exactement connaître leur modus operandi, qu’ils vont diminuer nos émanations de GES de 30, 40 et même à 50% d’ici 2030. Wow! Vu que personne n’est contre la vertu écologique, eh bien, tous embarquent dans ce Pacte cornélien.

    Désolé de mettre du sable dans l’engrenage des vertueux, mais l’Allemagne depuis 2000 a dépensé 1 000 milliards pour développer des énergie vertes et a pu diminuer ses GES de seulement 22% tout en produisant encore aujourd’hui, plus de 810 millions de tonnes de GES par an. Les États-désUnis, durant la même période, n’ont rien fait et pourtant ils ont diminuer leurs GES de 10%. L’énergie solaire, éolienne et la biomasse ne peuvent se passer du charbon. Le coût des énergies supposément vertes est hors de prix.

    Enfin, Justin Trudeau nous parle de réduire notre empreinte écologique, lui qui a acheté un pipeline désuet. Il nous parle de réduire notre empreinte écologique et pourtant augmente la population de façon artificielle via l’immigration. Oui, misère.

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 avril 2021 10 h 59

      Malheureusement, monsieur Dionne, vous êtes obsédé par le mythe de la surpopulation, malgré les faits.
      Les 10 % les plus riches de la population mondiale (les pays occidentaux techno-industriels) sont responsables de près de la moitié des émissions de GES, alors que la moitié la plus pauvre, de seulement 7 % des émissions. Or, la croissance démographique actuelle a lieu principalement dans les pays du Sud, ce qui n'a donc que peu d’effet sur les émissions totales de GES, et donc sur la crise climatique. Une réduction de la population ou de la croissance démographique dans ces régions n’aurait donc qu’un effet minime sur les émissions mondiales de GES.
      Le problème n'est pas la croissance démographique, qui s'arrêtera de toute façon d'ici la fin du siècle, mais un système économique qui redistribue les ressources de manière massivement injuste et dont l'utilisation ne profite qu'au 1% le plus riche. Changeons donc le système économique et reléguons enfin le mythe de la surpopulation à la poubelle de l'Histoire !
      Deuxièmement, plus de 70% des GES sont émis par une centaine d’entreprises.
      https://www.ledevoir.com/societe/environnement/503173/rapport-plus-de-70-des-ges-emis-par-une-centaine-d-entreprises

    • Cyril Dionne - Abonné 26 avril 2021 13 h 27

      Et vous Mme Alexan, vous êtes obsédée par les pays occidentaux techno-industriels et le 1%, l’agenda de la gauche éternelle. C’est beau de citer des statistiques sur les GES, mais l’augmentation du poids démographique dans les pays du Sud n’augure rien de bon. Qu’est-ce que tous les gens des pays du tiers monde veulent faire? Eh bien, c’est d’immigrer dans les pays riches. Prenons le pays des États-désUnis par exemple. Sa population était de 120 millions en 1920 et est maintenant à 334 millions, soit une augmentation de 275 % en un siècle seulement surtout grâce à l’immigration venue des pays en voie de développement. Pour le Canada, nous étions 8 millions en 1920 et maintenant nous sommes 38 millions. C’est aussi une augmentation de 475 %. C'est le même phénomène dans tous les pays développés; l'immigration de masse de gens des pays du Sud vers les pays du Nord. Vous rêver en couleurs en pensant que la croissance démographique diminuera à la fin du siècle à moins que toutes les femmes de la planète soient en contrôle de leur système de reproduction et que les cultures patriarcales et les religions aient disparues.

      Pour la centaine d’entreprises dont vous parler dans votre lien, c’est la Chine qui est responsable de la moitié de ces GES émis par les entreprises et elle est aussi la plus grande pollueuse de la planète.

      Il n’y a aucun système économique connu qui pourrait endiguer cette marche vers la catastrophe climatique. Une chose que vous ne mentionner jamais, c’est la destruction des écosystèmes marins et terrestres et de la biodiversité qui en découle, de la pénurie d’eau potable et l’appauvrissement des terres arables qui sont toutes des conséquences directes de la surpopulation. Ici, je n’ai même pas parlé de la pollution atmosphérique dans les pays asiatiques et africains.

      Il ne nous reste plus que seulement la diminution de la population mondiale et de pratiquer la simplicité volontaire, sinon, Gaïa se chargera de notre sort.

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 avril 2021 14 h 48

      Malheureusement, monsieur Dionne, «il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir».

    • Cyril Dionne - Abonné 26 avril 2021 17 h 37

      Évidemment Mme Alexan, aucun contre argument puisque vous n'en avez aucun. Les faits sont toujours tonitruants.

    • Samuel Dion - Abonné 26 avril 2021 21 h 36

      M. Dionne, "pratiquer la simplicité volontaire" comme vous le dites, à grande échelle et dans une société complexe, industrialisée, accro au capitalisme et au profit comme la nôtre, relève purement de l'utopie et d'un idéalisme d'une naïveté navrante.