Des Oscar fragiles et allumés

Drôle de machine, que celle des Oscar. Fête du cinéma, mais aussi tribune politique et sociale réceptive aux vagues des temps. Par-delà les considérations de qualité, tant de retards sont à combler du côté de la place des femmes et des communautés ethniques dans l’univers du film. Miroir planétaire en leur chic berceau, ces 93es Oscar-là. Quand un virus sème la terreur, dans leurs palaces de Malibu, les vedettes perdent pied comme le reste du monde.

Hollywood, temple solaire du fameux gala, a égaré quelques rayons depuis la pandémie. Les gens ont le caquet bas et comptent leurs morts. Dimanche soir se déroulera sa première édition marquée au fer de la COVID, déplacée de février à avril pour soutenir le milieu éprouvé par la crise. Une poignée d’invités (les candidats et les présentateurs) se succéderont en dedans et au dehors de la gare d’Union Station à Los Angeles, épicentre 2021 du rendez-vous.

Pas question pour autant de sacrifier l’ambiance. Aucune remise de prix par Zoom comme aux Golden Globes. Les artistes se pointeront in situ dans leurs beaux atours. Mieux vaut garder vivace la mythologie des Oscar en attendant des jours meilleurs. Mais les tons inquiets des discours devraient souligner les affres du présent. Et des lauréats afro-américains pourraient rappeler que la lutte contre le racisme dans ce pays fracturé ne s’arrête pas après la condamnation de Derek Chauvin, reconnu coupable du meurtre de George Floyd.

Pas certain que les spectateurs se rueront en masse sur l’écran de la cérémonie dominicale — déjà assez boudée en 2020. Tous ne sont pas abonnés à Netflix et consorts et bien des salles demeurent fermées pour causes sanitaires aux États-Unis. Il fallait bondir du grand écran aux plateformes numériques afin de se faire une tête.

C’est pourtant le cinéma qui sort gagnant de ces galas moins autosatisfaits et plus ouverts à la différence. Avec des œuvres en lice de très bonne tenue par-dessus le marché. On voit déjà triompher Nomadland de la Sino-Américaine Chloé Zhao, admirable balade des recalés du système à travers les paysages des États-Unis. L’Academy serait folle d’ignorer une femme cinéaste d’origine étrangère, qui offrit le film phare et humaniste de l’année en parcourant les chemins d’errance de l’Amérique.

Déjà consacré à Venise, aux Golden Globes, aux BAFTA, à la Guilde des producteurs et directeurs américains et ailleurs, Nomadland bondit vers sa gloire : meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario adapté à tout le moins. À cause de sa valeur, personne ne pourra insinuer que Chloé Zhao a triomphé grâce à sa féminité, mais son sexe et son origine aideront les Oscar à se refaire une vertu si elle coiffe la couronne.

Sinon, Netflix domine la course en nombre de nominations. Sauf que son champion, Mank, de David Fincher, sur le scénariste de Citizen Kane(10 fois cité), brillamment réalisé, quoiqu’assez froid, pourrait mordre la poussière ou ne pas moissonner grands grains, hormis des prix techniques (meilleure photographie pour ses superbes images en noir et blanc ?). Car le vent souffle ailleurs.

J’accorderais bien la statuette de la meilleure actrice à Frances McDormand, puissante en femme dure et ambulante dans Nomadland, mais elle a déjà remporté ce prix deux fois, pour Fargo et Three Billboards. Et puis la grande interprète des frères Coen affronte des rivales de taille en Viola Davis, formidable en jazz womantyrannique dans Ma Rainey’s Black Bottom, et Carey Mulligan, tout en accents aigus vengeurs et titubants dans Promising Young Woman.

Versant meilleur acteur, Anthony Hopkins à travers son rôle d’homme en débandade dans The Father offre une performance saisissante, mais l’Afro-Américain Chadwick Boseman, brillamment frondeur dans Ma Rainey’s Black Bottom, devrait remporter la mise. Il est mort depuis, et les lauriers posthumes recouvrent bien des tombes…

Olivia Colman, si solide dans The Father, recevra-t-elle l’Oscar de la meilleure actrice de soutien ? Peut-être, mais la piquante Maria Bakalova de Borat Subsequent Moviefilm compte bien des partisans… Pour le meilleur acteur de soutien, Daniel Kaluuya, si charismatique en leader Black Panther dans Judas and the Black Messiah, mérite sa statuette haut la main. Quant au prix du meilleur film international, on s’attend à le voir atterrir dans la cour de Drunk (Another Round) du Danois Thomas Vinterberg, voyage à travers l’alcool qui enivra la planète cinéma.

Pourquoi regarder ce gala des Oscar ? Parce qu’Hollywood plie mais ne rompt pas, comme le roseau de la fable, et que les films en lice possèdent de vraies qualités. Pour l’apothéose d’une grande dame toute simple venue d’ailleurs, qui a offert avec Nomadland la plus formidable leçon de cinéma de l’année.

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