Une relation ambiguë

Interrogée à l’Assemblée nationale sur les compressions budgétaires qui ont entraîné la suppression de 28 programmes en français et le congédiement de 110 professeurs à l’Université Laurentienne de Sudbury, la ministre responsable de la Francophonie canadienne, Sonia LeBel, a semblé avoir un certain mal à trouver les termes appropriés pour décrire notre lien avec les francophones hors Québec.

Elle a d’abord parlé de nos « amis », puis de nos « collègues », et enfin de nos « compatriotes francophones du reste du Canada », qu’il est « de notre devoir, comme nation », de soutenir. Cette hésitation illustre très bien l’ambiguïté qui caractérise cette relation.

Durant les deux siècles qui ont suivi la Conquête, les choses étaient claires. Les francophones hors Québec faisaient partie de la famille. Le 16 novembre 1885, 50 000 Montréalais en colère avaient envahi le Champ-de-Mars pour protester contre la pendaison de Louis Riel. Aujourd’hui, cela représenterait plus d’un million de personnes. « Riel, notre frère, est mort », avait lancé Honoré Mercier.

Au milieu des années 1960, les États généraux du Canada français ont marqué une cassure, quand les Québécois ont pris conscience qu’ils ne pouvaient plus lier leur destin collectif à celui de leurs « frères » disséminés d’un océan à l’autre, sous peine de se fondre à leur tour dans le grand tout canadien.

Bien entendu, l’attachement demeure. Chaque nouvelle brimade vécue par les communautés francophones hors Québec déclenche ici un mouvement de sympathie et de colère, mais renforce aussi le sentiment que le Québec ne peut pas compter sur le Canada pour préserver sa culture et son identité, qu’il doit même les défendre contre lui.

Depuis un demi-siècle, les gouvernements québécois ont tenté les uns après les autres de redéfinir la relation avec la francophonie canadienne et de déterminer la meilleure façon de la soutenir sans nuire aux intérêts du Québec.

Au cours de la campagne référendaire de 1995, Ottawa a clairement utilisé les francophones hors Québec comme des otages qui paieraient le prix d’une éventuelle sécession. On peut difficilement leur en vouloir de s’être prêtés à cette manœuvre en acceptant une subvention de 500 000 $ pour lancer une campagne publicitaire vantant les mérites de la dualité linguistique canadienne à ce moment précis, mais tout le monde a bien compris quel camp leur situation leur imposait de choisir.

Au début des années 2000, le rapport Pelletier, qui a tenu lieu de politique constitutionnelle au PLQ pendant quinze ans, a tenté de faire une synthèse fédéraliste du désir d’émancipation du Québec et de sa relation privilégiée avec la francophonie canadienne. Ainsi, le Québec constituait à la fois « le chef-lieu d’une communauté politique vraiment unique au cœur de ce continent » et le « foyer principal de la francophonie au Canada ».

Dans le curieux document intitulé Québécois, notre façon d’être Canadiens, publié en 2017, le gouvernement Couillard disait avoir constaté une « nouvelle légitimité de la francophonie au Canada ». Conséquemment, le temps était venu de « travailler à rétablir ce que les Québécois ont toujours voulu depuis 1867, alors qu’ils se désignaient eux-mêmes comme Canadiens français ». Bref, un grand bond en arrière qui permettrait enfin de réconcilier la famille.

Reporté d’un an en raison de la pandémie, le Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes se tiendra de façon virtuelle du 12 au 17 juin, organisé conjointement par le gouvernement du Québec et la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA).

Malgré la « nouvelle légitimité » constatée par le gouvernement Couillard, « les derniers mois ont démontré à quel point le français est vulnérable partout, y compris au Québec », a déclaré le président de la FCFA, Jean Johnson. Un des objectifs du sommet est, une fois encore, d’« élaborer une vision renouvelée des relations entre le Québec et les communautés francophones et acadienne ».

On voit mal comment le gouvernement Legault, qui se veut autonomiste, pourrait souscrire à la vision passéiste de son prédécesseur, mais son adhésion au fédéralisme lui impose aussi de jouer le jeu canadien. Un autre bel exercice d’équilibrisme en perspective.

À l’opposition libérale, qui a demandé au gouvernement de réagir avec vigueur aux compressions effectuées à l’Université Laurentienne, le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, a répliqué que le PLQ aura bientôt l’occasion de démontrer sa détermination à défendre le français en appuyant les mesures qu’il proposera pour renforcer la loi 101.

La sempiternelle question de la « réciprocité », qui constitue toujours un problème dans les relations entre le Québec et les communautés francophones, risque de se poser à nouveau. C’est très bien de dénoncer le « carnage » qui s’est produit à Sudbury, assurément scandaleux, mais la communauté anglophone du Québec verra, à n’en pas douter, une nouvelle violation tout aussi scandaleuse de ses droits dans le projet de loi que présentera M. Jolin-Barrette. Quand le Canada anglais criera au meurtre, on lui dira de se mêler de ses affaires.

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38 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 15 avril 2021 00 h 37

    La résilience des francophones hors Québec méritent certainement notre admiration, mais les données* du français en dehors de la Belle Province m'invitent à penser qu'ils n'ont pas d'avenir à long terme - malheureusement. À mon sens, ils devraient nous encourager à faire l'indépendance au lieu d'essayer de nous vendre cette idée d'un Canada bilingue pour que l'on puisse couler avec eux.

    * Par exemple, en 1971, les francophones hors Québec comptaient pour 6.1% de la population canadienne et en 2016 il ne représentaient plus que 3.8%.

    Voir les données de Statistiques Canada sur les deux langues officielles au pays : https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/services/langues-officielles-bilinguisme/publications/statistique.html

    • Marcel Vachon - Abonné 15 avril 2021 09 h 11

      Monsieur Boulanger,
      Si je comprend bien votre position, vous aimeriez que les francophones hors Québec,que vous considérez moribons, en voie d'extinction et sur leur lit de mort, utilisent leurs derniers souffles et se traînent pour venir aider les québéquois? Vous êtes sérieux?

    • Marc Pelletier - Abonné 15 avril 2021 11 h 43

      En effet, M. Marcel Vachon, il est bien visible qu'une minorité des citoyens francophones du Québec se replient sur eux-mêmes.

      " L'intérêt " qu'ils manifestent timidement pour les francophones des autres provinces ne sert qu'à se sauver la face tout en nourrisant, si c'est encore possible, leur argumentation sur les misères que nous font subir les anglophones.

      Que dire aussi de leur allergie aux immigrants, obstacle majeur à l'indépendance tant espérée par une minorité de francophones . Pourtant, les immigrants viennent encore au Québec, malgré tous les obstacles pour freiner leur démarches d'accès, et nos jeunes, de leur côté, rejettent majoritairement l'option de l'indépendance.

      Pendant ce temps, les disciples de M. René Lévesque, qui avaient bien raison, à l'époque, de lui faire confiance car il la méritait, s'éteignent au fil des ans et les ténors de l'indépendance qui l'ont suivi n'étaient pas à sa hauteur et ont laissé des doutes sur leurs motivations personnelles.

    • Patrick Boulanger - Abonné 15 avril 2021 12 h 38

      @ M. Vachon

      Si vous lisez bien mon commentaire, vous comprendrez que j'ai mis de l'avant l'idée de nous encourager à faire l'indépendance AU LIEU d'essayer de nous vendre l'idée d'un Canada bilingue. Cela dit, à la lecture des statistiques que l'on peut consulter à partir du lien dans mon commentaire, comment voyez-vous le futur de la francophonie canadienne hors Québec?

      @ M. Pelletier

      Replier sur nous-même, vous dites? Je ne sais pas ce que vous attendez par là, mais décider de quitter le Canada pour préserver notre langue et notre culture me semble une idée judicieuse.

      Quant à l'immigration, le Québec accueille autour de 45 milles immigrants par année pour une population qui tourne autour de 8 millions d'habitants. On est loin ici d'une quelconque allergie aux immigrants.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 15 avril 2021 13 h 21

      Il serait intéressant de lire une prochaine chronique de J-F. Lisée sur la question, d'autant que le PQ a failli, après 60 ans et deux référendum, à démontrer leur vision. Nous sommes certes solidaires de la francophonie, mais le plus souvent peu efficaces et prompts à déchirer nos chemises sur cet enjeu. Alors qu'habitués à voir l'État tout régenter nous attendons toujours des réponses qui viennent de Québec, mais quen est-il de notre action individuelle ou collective. Il est étonnant qu'accros à l'intermédiation de l'État, nul n'ait encore proposé une politique d'immigration axée sur le récrutement de francophones ou un programme d'expansion de nos universités hors Québec. Peut-être pourrions-nous investir dans le Canada d'une façon qui serve plus adéquatement nos ambitions et nos besoins, tout en supportant les objectifs de la francophonie ? Mais cela serait trop demander, sinon anathème, de faire appel à l'esprit de la mondialisation : "Think globally, act locally "

  • René Pion - Abonné 15 avril 2021 06 h 49

    Maux de tête pour le PLQ

    Dominique Anglade doit trouver le moyen de faire table rase du "curieux document" de son parti de 2017. Comment conquérir le coeur des québéçois quand on se perçoit timidement comme une "nouvelle réalité francophone au sein du Canada"?

    Non finalement, tout le monde pourrait s'entendre sans trop s'aliéner qui que ce soit que le concept des "deux peuples fondateurs" est fort approprié. "D'égal à égal", finalement si Claude Ryan s'était rallié en mai 1980 sans pour autant adhérer à l'indépendance du Québec, ça aurait été une façon efficace et originale de "faire bouger la charette"!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 avril 2021 12 h 24

      "Faire bouger les charettes d'Ottawa et Toronto" Vous voulez rire. Les disciples de Lord Durham ont enlevé les roues de ces charettes,comme les Trudeau et l'inénarrable poète Jean Chrétien avec ses lignes fameuses :"Que voulez-vous" et "Le magasin est fermé ".
      Et tant d'autres compatriotes québecois lointains et surtout récents.

      Il est logique de suivre le conseil du commentaire qui suit de Claude Gélinas à qui je dis "Bravo"

      Le ROC a-t-il découvert instinctivement que le "bashing" la haine est un antidote à la faiblesse ?

  • Claude Gélinas - Abonné 15 avril 2021 07 h 31

    Les anglophones du Québec une minorité privilégiée .

    N'est-il pas raisonnable de penser que par son silence Madame la Ministre Mulnorey responsable de la francophonie doit, solidarité oblige, cautionner la décision du Gouvernement de l'Ontario qui à l'instar du ROC considére les francophones comme quantité négligeable.
    Et si en réaction à ces coupures, le Gouvernement du Québec décidait de subventionner le milieu de la santé et de l'éducation anglophone en proportion de leur nombre. Cette décision tout à fait raisonnable obligerait le ROC, si friand du Québe bashing, de prendre conscience que les anglophones québécois font parti d'une minorité priviligiée.

    • Louise Collette - Abonnée 15 avril 2021 07 h 42

      <<en proportion de leur nombre>>
      Quelle bonne idée. Mais c'est pour quand ??
      C'est toujours permis de rêver.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 15 avril 2021 08 h 21

    La création du Dominion, suivie plus tard par L-J. Papineau et remanié sans vergogne par P-E. Trudeau est un assemblage disparate et sans âme!

    Contrairement à monsieur David, je dirais plutôt qu'il ne s'agit pas là seulement d'un manque d'empathie unilatéral entre les francophones de l'Est à l'Ouest. En effet, « l'héritage de Trudeau père » a semé la zizanie tout en creusant le fossé entre deux peuples fondateurs qui n'ont rien de commun, ni la culture (les us et coutumes issus des ancêtres), ni la langue (dont la richesse de la langue française n'est pas assez mise en valeur au Québec)! Sur ce dernier point, inutile de s'éterniser, il y a eu des emprunts des deux côtés depuis fort longtemps! La facilité recherchée, les partisans du moindre effort opteront pour l'anglais, langue de travail de P. Couillard et de F. Legault, issu du milieu des affaires!
    Tout en profitant de la présence de la pandémie, Justin Trudeau et François Legault marchent sur des plates-bandes communes prouvant ainsi que le pouvoir tant au Québec que dans le ROC ne repose que sur une constitution partisane établie sans consultation des citoyens! Bref, de la démocratie purement britannique! Ce n'est pas d'aujourd’hui, en 1542 l'Écosse (Marie Stuart) et la France avait déjà comme ennemi l'Angleterre!
    Autre temps, autre mœurs, ici on se mouille le moins possible, on parle, on tergiverse à qui mieux mieux depuis des lustres, sans que soit réglé une fois pour toute, au moins la réciprocité! Comme le PLC et le PCC sont les seuls partis sur la scène fédérale, il faudrait un PM québécois plus énergique pour en venir à bout de cette dictature britannique! C'est donc plutôt aux citoyens franco-québécois d'agir et de se prendre en main!

  • Michel Lebel - Abonné 15 avril 2021 08 h 47

    Pas fort!

    Pas fort la conclusion du chroniqueur, à savoir ''se mêler de ses affaires''. Une plus grande hauteur de vue serait de mise.

    M.L.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 15 avril 2021 11 h 47

      Alors monsieur Lebel, faut-il penser, tellement votre commentaire est vide, que vous n'êtes pas sensible au sort des francophones dans le Dominion, hors Québec? Probablement que pour vous le patriotisme ne veut rien dire, puisque votre assimilation est déjà faite! Vous devriez plutôt écrire dans un des journaux en anglais pour critiquer, vous aussi, une bonne partie des citoyens francophones du Québec! Là, vous aurez de nombreux J !
      Misère, oui, de voir un tel gâchis! Quand on pense que c'est avec vous que Justin Trudeau et ses ministres parlent des deux côtés de la bouche et font des promesses saugrenues, tout en luttant sournoisement contte les vrais représentants du peuple francophone du Québec, le Bloc québécois! Avez-vous pensé, par exemple, aux inégalités quant à la construction navale? Oui, c'est navrant, c'est tout?
      Bernard LEIFFET

    • Michel Lebel - Abonné 15 avril 2021 17 h 09

      @ Bernard Leiffet,

      Vous avez tout croche ma pensée ''vide'' et celle d'un assimilé!! Ma courte critique allait à l'égard du chroniqueur qui semble carburer au ressentiment à l'égard du Canada anglais. Je ne marche pas dans cette parade. C'est tout.

      M.L.