Fantômes conservateurs

Les congrès virtuels qui ont réuni quelques milliers de militants libéraux et néodémocrates en fin de semaine n’ont pas ébranlé l’échiquier politique. Les deux partis en sont sortis avec des résolutions prévisibles, généralement conformes aux souhaits de leur chef respectif. Justin Trudeau et Jagmeet Singh ont, de leur côté, servi les discours partisans de circonstance, mis à l’épreuve leur futur message électoral, vanté leurs propres mérites et égratigné leurs adversaires.

Si le fédéralisme paternaliste en matière de santé et de garde d’enfants, si les promesses en matière de lutte contre les changements climatiques, les engagements de nouvelles dépenses publiques et de relance verte devaient avoir un effet, celui-ci se serait déjà fait sentir. Les deux partis baignent dans ces eaux depuis des années. Il faudra voir maintenant s’ils sauront traduire ces positions en une plateforme capable de leur attirer de nouveaux appuis.

Pour l’instant, personne n’est vraiment sorti gagnant de cette fin de semaine politique. Le dernier mois a cependant fait un perdant : le chef conservateur, Erin O’Toole. La rebuffade que ses membres lui ont servie lors de leur congrès de mars dans le dossier des changements climatiques a donné du grain à moudre à ses opposants durant toute la fin de semaine. Il en va de même de ce projet de loi criminalisant les avortements sexo-sélectifs présenté par sa députée Cathay Wagantall et qui sera débattu pour la première fois mercredi, aux Communes.

Rien pour lui faciliter les choses, la députée a convoqué la presse lundi matin pour promouvoir son projet de loi au même moment où M. O’Toole commentait devant les journalistes les congrès de ses adversaires. Ses critiques se sont perdues dans la brume, presque toutes les questions portant sur le droit à l’avortement.

Le chef conservateur a eu beau répéter qu’il était pour le libre choix, qu’il voterait contre le projet de loi et défendrait toujours la liberté des femmes, il n’a pas réussi à calmer le jeu. Car il est aussi chef et qu’il a le pouvoir d’exiger des membres de son cabinet fantôme qu’ils votent comme lui. Le fera-t-il ? Il a répondu de façon détournée en disant défendre la liberté de choix des femmes, mais aussi la liberté d’expression de tous, y compris celle de ses députés. Ils feront, comprend-on, comme bon leur semble.

Les projets de loi des députés sont rarement adoptés et celui-là, qui amorce sa longue et tortueuse trajectoire parlementaire, a bien peu de chance de l’être, tant pour des raisons procédurales que politiques. Il attire l’attention pour ce qu’il révèle sur la fermeté des principes du chef conservateur.

Sa défense du libre choix des femmes en matière de reproduction reste de portée limitée si son caucus peut faire ce qu’il veut. En matière de changements climatiques, ce n’est guère mieux. On n’a toujours pas vu son éventuelle politique. Il promet de la dévoiler avant les élections. Ce qui serait la moindre des choses, non ? Mais aura-t-il l’appui de ses troupes qui, au congrès, ont refusé d’adopter une résolution reconnaissant la réalité des changements climatiques ?

Erin O’Toole souhaitait recentrer son parti afin d’élargir ses appuis, mais le voilà pris avec les deux mêmes boulets qui ont lesté son prédécesseur Andrew Scheer dans l’est du pays lors des élections de 2019 : le conservatisme social et l’absence de politique crédible contre les changements climatiques. Contrairement à M. Scheer, M. O’Toole n’est pas lui-même un conservateur social, mais il a joué avec le feu durant la campagne à la direction du parti en courtisant cette aile à qui il doit sa victoire.

Depuis, il se fait demander à intervalles réguliers s’il loge bel et bien à l’enseigne qu’il affiche. En fin de semaine, lors de la rencontre annuelle du très conservateur Manning Centre, rebaptisé Canada Strong and Free Network, on lui a rappelé qu’il avait fait campagne en se présentant comme un « vrai bleu » et on a voulu savoir ce que cela voulait dire.

Chez ses adversaires, la délicate danse sémantique de M. O’Toole se transforme en munitions. Le premier ministre Justin Trudeau ne s’est pas privé de l’attaquer en fin de semaine. Il a accusé Erin O’Toole d’avoir « déjà montré qu’il était prêt, s’il pensait que cela pouvait l’aider à prendre les devants, à dire des choses différentes à des gens différents à des moments différents ».

Rien ne dit que le chef conservateur n’arrivera pas à se dépêtrer de ce guêpier d’ici les prochaines élections, mais il est toujours méconnu et il tarde à présenter des solutions de rechange crédibles. Les autres partis ont ainsi le champ libre pour imposer leur vision désavantageuse de sa personne.

La grande inconnue demeure tout de même l’évolution de la pandémie. Sa virulence actuelle pourrait-elle forcer les partis d’opposition à avaler des pilules empoisonnées dans le budget présenté la semaine prochaine ? Ou, à l’inverse, est-ce que la situation sanitaire incitera les libéraux à la prudence pour éviter une défaite surprise et, du coup, une élection précipitée ? Un scrutin en pleine crise aurait inévitablement un effet sur le jugement des électeurs.

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