La démocratie autophage

L’alternance à Washington a permis de desserrer l’étau autour du cou de la démocratie américaine. Même si les événements du 6 janvier ont pu témoigner du poids et de l’ampleur des mouvements antidémocratiques, de la prégnance de l’extrême droite et de sa virulence, il demeure qu’en se positionnant en retrait du quotidien, l’absence de gazouillis tonitruants a rétabli un climat de paix relative sur la capitale. Mais sous la surface, les eaux sont moins calmes : la démocratie américaine est en train de se dévorer de l’intérieur.

En effet, le glissement autocratique, la centralité non plus de l’institution mais bien du personnage présidentiel, est un phénomène que la présidence actuelle ne pourra pas forcément renverser : ce serait une erreur de considérer que le balancier constitutionnel est revenu au point où il était auparavant. Il faut ajouter que les questionnements autour de la solidité des balises qui définissent la démocratie américaine et l’État de droit demeurent.

C’est dans ce contexte que le professeur Jake Grumbach, de l’Université de Washington, a décidé d’évaluer l’état de la démocratie américaine, à partir de 61 indicateurs de performance démocratique déployés sur deux décennies, de 2000 à 2018. En effet, la complexité du système politique américain, doté d’une séparation des pouvoirs horizontale (président/Congrès/Cour suprême) et verticale (États fédérés/fédéral) requiert un type d’analyse poussée intégrant les différents lieux de pouvoir. Et il conclut que les entités fédérées jouent un rôle clé dans le glissement démocratique : selon lui, il existe une corrélation nette entre le contrôle d’un État fédéré par les républicains et une régression démocratique substantielle, que l’on observe tout particulièrement dans les pratiques électorales.

Ce constat se traduit dans les procédés de gerrymandering (découpage électoral partisan) en Caroline du Nord et au Texas (parmi les circonscriptions les plus « charcutées » du pays) ou les propositions visant à restreindre l’accès au vote. En effet, selon le Brennan Center for Justice, dans la foulée du taux de participation record de 2020, 361 projets de loi visant à limiter l’accès au vote ont été déposés dans 47 États : 5 ont été adoptés, 55 suivent le processus législatif et ont été partiellement adoptés. Or, c’est en Géorgie que le processus est le plus avancé.

Cette dernière législation (dont le titre est évocateur : Election Integrity Act) constitue la manifestation la plus évidente de cette érosion. Fondée sur une théorie conspirationniste invalidée par la science, elle complique l’inscription sur les listes électorales, l’identification des électeurs et le vote par anticipation ; elle réduit le nombre de boîtes de dépôt disponibles pour le vote par correspondance dans plusieurs zones urbaines et périurbaines (le nombre d’urnes disponibles dans la région métropolitaine d’Atlanta sera ainsi diminué des trois quarts pour le prochain cycle électoral), tandis que rien n’est prévu pour réduire le temps d’attente pour le vote en personne. Plus encore, cette législation écarte le secrétaire d’État (au profit d’une personne nommée par la législature — républicaine) de la présidence de la commission électorale, celle-là même chargée d’établir le décompte officiel des votes. Or, on se souviendra que c’est le secrétaire d’État de la Géorgie, Brad Raffensperger, qui a tenu tête au président et qui a servi d’ultime rempart démocratique. Le mouvement de strangulation du droit de vote est réel.

Il serait erroné toutefois de réduire cette érosion démocratique aux seuls délires conspirationnistes et aux manœuvres républicaines. Cette évolution doit être reliée à l’atrophie du paysage médiatique local. En 15 ans, selon une recherche de l’UNC School of Media and Journalism, le cinquième des journaux aux États-Unis ont fermé et la moitié des journalistes ont été mis à pied. Derrière ces changements, il ne demeure souvent que la coquille de ces journaux, évidés de leur âme locale, qui reproduisent des nouvelles brèves et bricolées par un bureau local famélique, et les colonnes conçues par une entreprise de presse basée à l’autre bout du pays.

Or, un rapport du Colorado Media Project établit un lien direct entre la vitalité de la démocratie locale et la presse locale : à Denver comme à Seattle, la fermeture d’organes locaux de presse importants a mené à un désengagement civique de la population, mais aussi à un accroissement de la polarisation faute de nouvelles documentées localement. Ce faisant, le taux d’abstention tend à croître, et le nombre de candidats à des fonctions électives, à réduire.

Dans le même temps, une étude de 2019 publiée dans le Financial Journal of Economy montre que ce mouvement a des conséquences importantes sur les finances publiques : lorsque la reddition de comptes des gouvernements locaux décline, le coût des services pesant sur les budgets locaux augmente, et les dérives (financières, de corruption, d’abus de biens sociaux), les scandales environnementaux et de santé publique restent dans l’ombre, et leurs responsables intouchables. Il en va de même de la couverture du déroulement du processus de votation.

Enfin, dans le contexte géorgien, l’activisme d’entreprises comme Coca-Cola ou Delta, qui ont dénoncé de façon virulente cette atteinte au droit de vote, ne peut pas non plus servir de contre-pouvoir. D’autant moins que les législateurs qui siègent au niveau fédéré et promeuvent ouvertement des mesures visant à restreindre l’accès au bureau de vote ont, selon un rapport récent de Public Citizen, collecté plus de 50 millions de dollars en dons d’entreprises, dont 20 millions au cours du seul cycle électoral de l’année passée. Tout au plus ce mouvement atteste de l’omniprésence de l’argent dans une démocratie chancelante. Au point où, dans son rapport de 2021, l’organisme Freedom House a clairement énoncé le besoin, pour les États-Unis, de travailler à consolider les institutions démocratiques pour qu’elles puissent résister à un autre assaut — qu’il vienne de l’extérieur… ou de l’intérieur.

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