Investissement est masculin, dépense est féminin

Quand on pense à l’économie québécoise, on met en branle tout un imaginaire collectif qui est glorifié dans les manuels d’histoire.

Selon ce récit plus ou moins explicite, les premiers colons français seraient arrivés sur des territoires « vierges » de nature abondante, voire infinie. Le champ lexical du vide, du vierge, de l’inexploité sert notamment à justifier la mise à l’écart des peuples autochtones dans la conception de la souveraineté territoriale. Et l’insistance sur l’infinité et l’immensité permet de structurer une économie extractiviste où l’on prend et prend encore ce que l’on baptisera « ressources naturelles » en se souciant peu de déstabiliser les écosystèmes ou de mettre en danger des espèces.

Il est encore aujourd’hui difficile de porter un regard critique sur ce récit dans l’espace public, car les élites politiques, sociales, intellectuelles et religieuses du Québec en ont fait, au fil des générations, l’une des pierres d’assise du sentiment de fierté nationale de la majorité d’origine canadienne-française. C’est que ces ancêtres ont travaillé fort, à défricher la terre, à ramasser les fourrures, à bûcher dans la forêt, à s’éreinter à l’usine, à construire des barrages, des ponts et des routes. Ils sont nombreux à avoir mené une vie très difficile. Et souvent, la critique du modèle économique extractiviste qui a consommé leur vie est reçue comme un manque de respect envers leur mémoire. Alors que si cette façon d’organiser la société était optimale, leur existence n’aurait justement pas été aussi aride.

L’un de ces axiomes politiques partagés par tous les partis qui ont gouverné le Québec veut que l’exploitation et la transformation du territoire et de ses ressources soient nécessairement synonymes de développement, de création de richesse et d’emplois. Ou, à l’inverse : quand on veut créer des emplois, il faut investir dans ces secteurs de l’économie. Il faut envoyer les gars travailler fort, peut-être plus à défricher la terre et à ramasser les fourrures, mais certainement encore à l’usine de Bombardier ou à la cimenterie, ou au prolongement de telle autoroute ou à l’étalement de telle autre banlieue. Il faut un autre barrage sur la Côte-Nord, ou un Troisième Lien à Québec, ou GNL Québec au Saguenay. Parce que, on l’aura compris : les « vraies jobs », celles que les politiciens de toutes les couleurs politiques se vantent d’avoir créées ou maintenues lors des campagnes électorales, ce sont surtout celles qui sont en droite ligne avec ce récit collectif franco-québécois, cet imaginaire du « vrai monde ». Un récit hautement patriarcal, s’il en est un : on remarque que les vraies jobs, ce sont des jobs d’hommes. Historiquement, et encore aujourd’hui.

Dans ce récit traditionnel du Québec, les femmes ont un rôle secondaire, lorsqu’on ne les oublie pas complètement. Leurs métiers traditionnels à elles, ce sont surtout des professions des secteurs de la santé et de l’éducation, auxquelles les générations passées pouvaient le plus souvent se dévouer comme « jeunes filles » avant de se marier, ou encore comme religieuses. Des emplois qui n’ont jamais été considérés comme des occupations de « chef de famille » ou de « pourvoyeur », où le salaire ne revêt pas une grande importance aux yeux des hommes qui les déterminent. Sinon, le rôle de mère et de donneuse de soins aux enfants constituait aussi un projet idéologique national de transmission de « la foi, de la langue et de la race », dans les mots de Lionel Groulx. Un rôle vital, mais bénévole, bien sûr — pensé comme domestique, soit à l’extérieur de l’économie.

En ce jour de budget provincial, on pourrait croire que ce récit du Québec d’antan n’est plus d’actualité au XXIe siècle. Sauf que le week-end dernier, alors que toutes les analyses montrent que les femmes ont été beaucoup plus touchées par la crise économique, François Legault annonçait un investissement de 120 millions dans la construction, soit l’un des secteurs (très masculins) qui se sont le mieux tirés de la pandémie. Le premier ministre estime aussi les retombées fiscales potentielles pour juger que dépenser des fonds publics dans un stade de baseball à Montréal pourrait être un bon investissement. Pourtant, lorsqu’il est question du salaire des enseignantes ou des infirmières, on ne parle pas des potentielles retombées fiscales de la hausse de leur niveau de vie en taxes et impôts, ou en création d’emplois là où elles consomment. Là, il est plutôt strictement question de dépenses. De manière générale, on continue « d’investir » dans les secteurs masculins (souvent privés) et d’éviter le « gaspillage » dans les secteurs féminins (souvent publics). Et on continue de blâmer les femmes pour leur « choix » de métiers moins payants, quitte à les inciter à se tourner vers les secteurs traditionnellement masculins comme seule solution à l’écart des salaires qui perdure.

On commence à peine à explorer au Québec l’analyse différenciée selon les sexes et intersectionnelle (ADS+) pour mieux chiffrer l’impact sur les hommes et les femmes des politiques publiques et des choix budgétaires. Je nous invite aussi à décortiquer, dans le discours du ministre des Finances, Eric Girard, non seulement ses choix de politiques, mais aussi ses choix de mots, son choix de récit. L’association faite entre croissance économique, investissements et les domaines traditionnels masculins d’un côté, et les dépenses et métiers féminins de l’autre. La manière dont on parle d’emplois (à créer) d’un côté et de services (à mesurer prudemment) de l’autre. La lenteur avec laquelle on débloque les fonds pour de nouvelles places en garderie, pourtant vitales pour le retour sur le marché du travail de nombreuses mères.

Si le Québec avait complètement changé, la crise économique actuelle ne serait pas aussi genrée.

À voir en vidéo

48 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 25 mars 2021 00 h 50

    Très juste!

    En plus, on souligne rarement que nos enseignantes et infirmières dépensent l'essentiel de leur salaire au Québec, alors que les joueurs de baseball le font hors du Québec. Non seulement leur travail bénéficie plus à la population du Québec que celui des joueurs de baseball, mais les retombées économiques de nos investissements en santé et en éducation nous profitent drôlement plus que nos dépenses en sports professionnels, surtout étrangers...

    • Françoise Labelle - Abonnée 25 mars 2021 07 h 40

      Basée sur les données de 2017, la répartition de la rémunération annuelle des femmes et des hommes âgés de 16 ans et plus occupant un emploi montre que les femmes sont bien représentées dans les bas salaires et qu'elles sont sous représentées dans les paliers de 50,000 à 100,000 et plus.
      «Mesure et analyse de l’écart de rémunération entre les sexes : un aperçu conceptuel et méthodologique» Tableau 1, Statistique Canada , 30 août 2019.

    • Robert Bérubé - Abonné 25 mars 2021 10 h 30

      Je ne peux m'empècher de faire le lien entre le pharaonique projet de stade de baseball, le désir de M. Coderre (monsieur Expos) de redevenir Maire de Montréal et le signal du PM, avec ses nombreux ''si'', d'accorder une oreille attentive à la démarche de ces milliardaires qui quémandent des prêts si possible ''pardonnables'' pour faire joujou avec une batte, M. Ledault ayant plus d'atome avec cet ancien maire. Je ferai remarquer à M. legault qu'avec les besoins en services sociaux (garderies, centre pour femmes violentées, etc.,) et de santé ainsi que les dépenses de tout ordre engagées par la présente pandémie, je ne pense pas que le rôle de l'État est de supporter l'entreprise privée mais plutot d'assurer le mieux vivre de la société québecoise en tout équité. Merci! Madame Nicolas.

  • Clermont Domingue - Abonné 25 mars 2021 02 h 51

    Lucide

    Soyez remercier pour cette belle réflexion et cette bonne description de la société québécoise.

    Patriarche et pourvoyeur sont des mots masculins. Je pense que la moititié du Québec s'ennuie de cet hier phantasmé ou réel où les enfants avaient un père responsable et une mère aimante. Un Québec où on acceptait la différenciation des sexes et des rôles.

    Quand nos dirigeants parlent de jobs payantes, ils parlent d'argent et de matérialisme.Ce matérialisme est le même pour les femmes qui revendiquent de meilleurs salaires pour les emplois majoritairement fémimins.

    Stade est un mot masculin. Ceux qui en veulent un ne cherchent-ils pas à retrouver un rôle d'homme dans une société capitaliste matérialiste?

  • Marie Nobert - Abonnée 25 mars 2021 04 h 38

    La coiffe. «Investissement est masculin, dépense est féminin».

    Et si j'écrivais: «Investissement féminin, dépense masculine»!!! ??? (!) Que je nous produise un texte pour la démonstration! Je blague. Nous participons à la vie «par nos "facultés" propres». «[...]» «Mauvais fils de chaîne avec mauvais fils de trame ne donnent jamais bonne étoffe» selon le grand philosophe JHS Baril. Misère.

    JHS Baril

    Ps. Job est «masculin» en français. Job, week-end sont des «english.t» qui m'horripillent. Les «Bon matin!» aussi. Mouarf!

  • Diane Boissinot - Abonnée 25 mars 2021 05 h 10

    Madame Nicolas

    Pourquoi cibler en particulier « les canadiens français », la Nouvelles France, la société québécoise ancienne et contemporaine? En réalité, le début de votre texte s’appliquerait facilement à toutes sociétés occidentales, orientales, moyen-orientales, anciennes et modernes et également à toutes celles qui, ici ou ailleurs, ont occupé et occupent encore d’autres territoires que le leur.

    Vous tentez, plus souvent qu’autrement, de refaire le monde sur le dos de la société dans laquelle vous vivez. Vous blâmez cette société, son histoire et ses habitants que vous nommez « les canadiens français » (et non pas, étrangement « les québécois », terme plus inclusif qu’ils ont choisi de se donner). Le Québec serait donc pour vous la pire des sociétés?

    C’est presque que du harcèlement systémique que vous faites, madame Nicolas.

    Pour ce qui est du budget, on verra.

    Pour ce qui est de l’exploration de « l’analyse différenciée selon les sexes et intersectionnelle (ADS+) », je crois que cette idéologie mène notre société à la destruction de toute action solidaire puisque, selon ses dogmes, le senti de chacun prime sur le bien-être de l’ensemble.

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 25 mars 2021 08 h 12

      "Vous tentez, plus souvent qu’autrement, de refaire le monde sur le dos de la société dans laquelle vous vivez. Vous blâmez cette société, son histoire et ses habitants... C’est presque que du harcèlement systémique que vous faites, Madame Nicolas." - Diane Boissinot

      Madame Boissinot, vous avez tout dit dans une seule phrase. Rien à ajouter, sinon que Madame Nicolas ne fait que continuer sur sa lancée pour promouvoir des lubies qui desservent l'intérêt collectif.

    • Louise Melançon - Abonnée 25 mars 2021 08 h 16

      Voilà, madame Boissinot, le commentaire que je me préparais à écrire ... Vous avez lu.. compris...la même chose que moi. L'histoire canadienne-française, modèle patriacal par excellence... qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui... Quelle généralisation!...
      Elle se situe dans le courant actuel qui déblatère sans vergogne sur les francophones du Québec... mais d'où vient-elle?.... Elle prône pourtant l'inclusion.... !?!

    • Serge Gagné - Abonné 25 mars 2021 10 h 41

      Bravo et merci, Madame Boissinot.
      Vous avez mis le doigt dessus. Comme « Canadiens français », comme elle dit, nous devrions battre notre coulpe. Comme j'aimerais revenir dans le temps et « interviewer » quelques premiers colons (une femme et un homme bien sûr) pour savoir ce qu'ils en pensent de cette chronique absolument destructrice de notre passé et de notre histoire.
      Encore une fois bravo et merci, Madame Boissinot!

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 mars 2021 11 h 57

      Bien d'accord Mme Melançon.
      Il y a vingt ans, au Québec, l'assemblée nationale votait un loi sur l'équité salariale, une sur l'accès à l'emploi pour les groupes discriminés. Le gouvernement mettait sur pied les CPE, une assurance médicament. Le l'économie sociale était mis pied et reconnu comme acteur social de plein droit par le gouvernement. L'opposition à la guerre en Irak avait été l'objet d'un des plus importantes manifestation. J'ai contribué modestement à toutes ces causes comme des milliers d'autres concitoyens. Aujourd'hui je suis redevenu un Canadien français. Lionel Groulx et sa vision passéiste est redevenu le ciment de notre société selon notre chroniqueuse, nous sommes redevenu selon ce récit ces pauvres conservateurs ignorants d'avant la révolution tranquille que le Canada progressiste devait protéger de lui-même. Et effectivement le discours passéiste redeviens au goût du jour. pourquoi soudainement je me sens revenir dans le passé? Est-ce que MBC en en est la seule cause ou si le retour au discours de supériorité morale de l'élite intellectuelle qui se veut progressiste y contribue? Ce que je constate c'est que depuis vingt ans notre société régresse vers ce qu'était le Québec de mon enfance. Chaque fois que je lis un texte de Mme Nicolas ça me met en colère même si j'ai partagé bien avant sa naissance ce « regard critique sur ce récit dans l’espace public, car les élites politiques, sociales, intellectuelles et religieuses du Québec en ont fait, au fil des générations, l’une des pierres d’assise du sentiment de fierté nationale de la majorité d’origine canadienne-française. » Je retrouve dans le discours de Mme Nicolas plus celui du colonisateur britannique à notre égard qu'une défense du droit des groupes discriminés.

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 mars 2021 13 h 10

      Excusez-moi mais madame Nicolas commente le budget du Québec, non?

    • Marc Therrien - Abonné 25 mars 2021 18 h 05

      Du harcèlement systémique, madame Boissinot? Pour ma part, j’y vois tout simplement de l’analyse systémique filtrée par la perspective anthropologique. Quand on apprécie le regard grand angle à 180 degrés, on peut faire coexister Emilie Nicolas et Mathieu Bock-Côté dans nos lectures hebdomadaires.

      Marc Therrien

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 mars 2021 18 h 05

      mme Paulette
      J'aurais aimé que Mme Nicolas se prononce sur le budget du Québec mais ça ne me semble pas être l'essentiel de sa chronique. Si elle avait commentée le budget j'aurais probablement été d'accord avec elle.

  • Jean Doyon - Abonné 25 mars 2021 07 h 18

    Merci!