La beauté de Kundera

La bonne critique littéraire, écrit François Ricard, « ne peut pas ajouter aux œuvres ce qu’elles ne possèdent pas, mais réussit parfois à projeter sur elles un éclairage sans lequel certaines de leurs facettes resteraient dans l’ombre ». Depuis plus de 40 ans, c’est ce à quoi s’affaire Ricard au regard de l’œuvre de Milan Kundera.

En 1979, dans la revue Liberté, le critique publiait « Le point de vue de Satan », une fine lecture de l’œuvre kundérienne. Tout en soulignant l’« écriture sobre, un peu XVIIIe siècle par son dépouillement et sa rigueur » du romancier tchèque naturalisé français en 1981, Ricard évoquait le caractère subversif, mais en mode mineur, de l’œuvre, attachée à illustrer le danger de la « pensée lyrique », qui « repose sur l’illusion et le mensonge ». Au règne de l’innocence, de la poésie entendue comme « territoire privilégié de l’affirmation, de l’ivresse et de l’“authenticité” », Kundera, écrivait Ricard, oppose le « regard d’en bas » de la prose, c’est-à-dire « incertitude, approximations, disparité, jeu, parodie, désaccord de l’âme et du corps, comme des mots et des choses, mascarade, erreur ».

Séduit par une telle lecture de son œuvre, Kundera a ensuite demandé à Ricard de signer toutes les postfaces de ses ouvrages publiés dans la collection Folio. Le roman de la dévastation (Gallimard, 2020, 240 pages) est le recueil de tous ces textes critiques d’une exceptionnelle qualité. Ce livre, écrit Ricard, doit être reçu comme le « carnet d’un voyageur s’efforçant de rendre compte au fur et à mesure des découvertes, des interrogations et des beautés dont il a pu faire l’expérience en suivant à la trace, passionnément, un auteur et une œuvre qui font partie de ce que la littérature contemporaine aura donné de meilleur ».

 

Comme Ricard, j’ai lu toute l’œuvre de Kundera avec enthousiasme. Les essais du critique québécois, dans cette entreprise, m’ont été d’un secours inestimable. Ricard m’a aidé à comprendre cette œuvre, à première vue facile, mais qui se révèle rapidement complexe, eu égard à la multitude de ses couches de sens.

Le critique ne m’a pas toujours convaincu. Contrairement à lui, je n’arrive pas à m’emballer pour les romans de la période française de l’écrivain, qui me semblent nettement plus faibles que ceux, plus amples, de sa période tchèque. J’ai toujours ressenti un certain malaise, de plus, devant un élément central de l’œuvre kundérienne. Le romancier et son critique cultivent, en effet, un regard ironique et désabusé sur le monde, qu’ils présentent comme consubstantiel à l’art du roman et comme la quintessence de la lucidité philosophique. Si je comprends et partage leur refus du lyrisme enflammé, terreau de tous les aveuglements idéologiques, je n’arrive pas à adhérer à leur plaisir du désenchantement et de la dévastation.

Quand j’ai lu, en 2004, Professeurs de désespoir de Nancy Huston, j’ai eu le sentiment que l’écrivaine mettait des mots sur mon malaise, même si sa critique me laissait, elle aussi, insatisfait. Je veux la lucidité, mais je n’aime pas le désespoir. Je n’arrive pas à croire que des écrivains aussi subtils et profonds que Kundera et Ricard se satisfassent de ravager les illusions humaines comme programme. Ma relecture des essais de ce dernier me force justement à conclure que ma lecture originale manquait d’attention.

Dans son texte sur L’insoutenable légèreté de l’être, Ricard découvre lui-même avec étonnement que « l’écrivain de la dévastation est aussi l’écrivain de l’idylle ». Kundera, explique-t-il, oppose l’Idylle avec une majuscule, qui s’exprime autant dans le communisme que dans le culte contemporain du moi, et qui exalte le rêve de l’unité et de la transparence, le culte de la jeunesse et le refus des limites, à l’idylle avec une minuscule, une sorte d’apaisement de l’âge mûr, nourri de solitude, de la conscience de la finitude, du refus sans amertume de tout ce qu’incarne l’autre Idylle. Le romancier choisit la seconde, qui trouve la beauté dans les choses fragiles et discrètes, délaissées, voire écrasées, par la première.

Kundera et Ricard ne sont donc pas des professeurs de désespoir ; ce sont des réfractaires qui ont quitté la route balisée de la doxa pour trouver la beauté dans « ce qui est à l’écart, déserté et envahi de ronces ».

« La vie humaine, disait Kundera dans un entretien avec Philip Roth en 1980, est bornée par deux abîmes : d’un côté le fanatisme, de l’autre le scepticisme absolu. » Le totalitarisme, ajoutait-il, commence toujours par « le rêve d’un paradis », dans lequel tous les humains rééduqués vivraient enfin en harmonie dans la même foi, avant de devenir un enfer. La bêtise, c’est de croire avoir réponse à tout. « La sagesse du roman, concluait-il, c’est d’avoir question à tout. » Et pour interroger brillamment l’œuvre de Kundera, Ricard est un maître.



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