Cet autre virus

« Ça fait un an que l’on vit cette pandémie. Avec le virus de la COVID-19, on commence à voir la lumière au bout du tunnel. Mais avec l’attaque sur le Plateau Mont-Royal et l’attentat d’Atlanta, il est clair que le virus du racisme anti-asiatique empire. »

Ces paroles, ce sont celles de Mei Chu, avocate et porte-parole de l’Association des Chinois progressistes du Québec. Elle parle de cet homme d’origine coréenne qui a été aspergé de poivre de Cayenne par des passants, qui sont toujours au large d’ailleurs, alors qu’il se trouvait au coin des rues Marie-Anne et Coloniale, jeudi dernier. Et, bien sûr, elle évoque cette tuerie qui a laissé les États-Unis sous le choc mardi soir, où huit personnes, dont six femmes asiatiques, ont perdu la vie sous les balles d’un jeune homme en banlieue d’Atlanta.

Dans les deux cas, il est trop tôt pour connaître les motifs officiels des attaquants. Mais le contexte global dans lequel les événements s’insèrent est sans équivoque : depuis le début de la pandémie, les crimes violents envers les personnes d’origine asiatique sont en hausse partout en Amérique du Nord. L’élément déclencheur de cette recrudescence, c’est l’association (irresponsable) qui a été faite entre la COVID-19 et toute la population chinoise, par l’ex-président américain Donald Trump ainsi que par les médias et les leaders complotistes qui lui ont fait écho. Dans un climat de peur et d’incertitude et dans une période de crise sans précédent, la haine a malheureusement pris racine dans les cœurs de plusieurs. Ici, à Montréal, on a vu une montée du vandalisme dans le Quartier chinois, ainsi que la montée de la violence verbale et parfois même physique envers des Québécois d’origine asiatique. Bien souvent des personnes qui ne sont même pas originaires de la Chine, ou qui n’ont jamais mis les pieds là-bas. Il faut le souligner non pas parce que le contraire rendrait les attaques plus « logiques », mais simplement parce que cela montre bien l’absurde de la situation.

La haine, aussi absurde soit-elle, reste néanmoins bien réelle. Mei Chu voit bien la propagation de ce « virus », selon ses mots, depuis un an. Mais elle sait également que son origine ne date pas d’hier. Elle évoque notamment l’histoire des lois canadiennes en immigration, qui ont explicitement limité puis banni l’entrée des personnes chinoises au pays entre 1885 et 1947. C’est que, dès la création du Canada, l’Amérique du Nord britannique a eu recours à la main-d’œuvre bon marché de cette autre colonie britannique qu’était alors Hong Kong, notamment pour développer les infrastructures, toutefois avec l’intention explicite de ne pas faire de ces hommes chinois des citoyens de plein droit. Ce n’est aussi qu’en 1947 que les Canadiens d’origine chinoise ont finalement obtenu le droit de vote à l’échelle du pays. La discrimination endémique à l’emploi et au logement explique d’ailleurs en bonne partie la création des quartiers chinois historiques, tels qu’on les rencontre encore aujourd’hui partout en Amérique du Nord.

Avec cette longue tradition de discrimination viennent aussi des stéréotypes racistes qui sont passés depuis dans la culture populaire, qui sommeillent parfois, mais dont on ne s’est jamais débarrassés. Sans cet imaginaire culturel, le simple fait que la COVID-19 ait d’abord été détectée dans la région du Wuhan ne saurait générer autant de crimes haineux. On voit bien, par exemple, que la découverte d’un « variant britannique » du virus particulièrement contagieux et mortel n’entraîne pas une hausse particulière de la discrimination envers les personnes qui ont des origines anglaises. Personne n’a été exposé dès l’enfance à des images de Britanniques dépeints comme une myriade sans visages d’espions communistes ennemis de notre civilisation… Il faut croire que ça aide à ce que tous fassent la part des choses.

Puisque cet imaginaire culturel existe, Mme Chu croit par ailleurs qu’il faut aussi être particulièrement prudents dans son choix de mots lorsque l’on discute de géopolitique. « Tous les gouvernements méritent des critiques, mais quand on a ici des minorités vulnérables au racisme, aux stéréotypes et à la discrimination, il faut faire attention aux conséquences de ces critiques sur nos concitoyens. » Concrètement, ça peut vouloir dire de faire attention à la différence entre condamner — haut et fort — le génocide des Ouïghours perpétré par le gouvernement chinois et avancer que « les Chinois » violent les droits de la personne. Dans le discours public, la nuance est fondamentale. Et on le sait, c’est souvent dans des contextes de guerre (réelle ou froide) entre puissances que le racisme s’intensifie envers les individus même vaguement liés aux « mauvais » pays.

Pour Mme Chu, la solution doit passer par le leadership politique. Si plusieurs élus ont déjà condamné la montée de ce racisme anti-asiatique dans les derniers mois, les plans d’action concrets ne suivent pas encore. « Quand un gouvernement ne reconnaît pas l’importance du problème, il nourrit un climat où de plus en plus de gens se sentent autorisés à traiter des concitoyens de n’importe quelle façon. »

Espérons que l’on n’attendra pas un événement aussi tragique au Canada que celui d’Atlanta avant de passer de la parole aux actes.

Note de la rédaction

Le Devoir tente aujourd'hui une nouvelle expérience. Plutôt que d'ouvrir plusieurs textes aux commentaires des lecteurs, nous vous proposons une question à débattre pendant la journée, en lien avec l'actualité. Ce format nous permettra notamment de prendre le pouls de notre lectorat et de nous inspirer de votre participation pour développer des sujets et de répondre à vos questions. Nous regarderons de près les résultats de cette expérience pour voir comment la faire évoluer.

La question du jour: le gouvernement du Québec devrait-il adopter une loi contre l’obsolescence programmée des produits électroniques?



À voir en vidéo