Petits et gros moyens

Il est tenu pour une vérité qu’il n’existe plus de classes sociales. Tout le monde en serait venu, en fonction d’une abstraction, à danser sur un pied d’égalité. Nous vivrions tous, voyez-vous donc, au milieu d’une immense classe moyenne, sans d’ailleurs nous soucier du flou concernant sa définition.

C’est, bien entendu, un des grands mensonges de notre temps ou, à tout le moins, une douteuse abstraction.

Les classes populaires, en tout cas, ont été effacées de la scène du débat public. Elles sont cachées derrière l’écran de fumée de leur « moyennisation ».

Cette conception d’un irrésistible nivellement se manifeste jusque dans l’appareil du gouvernement. Qui eût pensé qu’en Occident, un jour, nous aurions nommément des ministères de la classe moyenne ? À en croire le discours ambiant, la population entière se trouve à cavalcader dans les prés où pousse le plus beau blé.

Au Canada, le ministère de la Prospérité de la classe moyenne est dirigé par Mona Fortier. En entendez-vous souvent parler ?

Au Luxembourg et en Belgique, il existe un ministère des classes moyennes. Notez ici le pluriel. C’est déjà plus ambigu. Il y aurait donc, de ce côté de l’Atlantique, différentes classes sociales, mais toutes moyennes ! Au Luxembourg, ce ministère est d’ailleurs associé au tourisme. Est-ce à dire qu’on peut s’y prendre plus facilement pour un autre, tandis que cet autre est parti en vacances ? En tout cas, la classe moyenne n’a apparemment plus de frontières.

Joe Biden n’est pas en reste. Succédant à Trump, un milliardaire qui s’était autoproclamé représentant du petit peuple, le président démocrate, qui a annoncé un retour à la normale, a promis « une politique étrangère pour la classe moyenne ». Une autre manière, plus présentable, de revêtir la formule trumpiste « America First ».

À l’occasion de son premier sommet virtuel avec Justin Trudeau, la semaine dernière, le président américain a réaffirmé « qu’il n’y a rien que nous, deux peuples, ne pouvons faire ensemble ». Vraiment ? Dans son discours d’ouverture et de clôture, Trudeau a pour sa part répété, comme un mantra, sa conception toute faite de ce qu’est son peuple, envisagé tout au plus comme une immense classe moyenne : « Il faut renforcer la classe moyenne et il faut aider ceux qui travaillent fort pour la rejoindre. »

C’est à croire que l’observation que livrait John Steinbeck sur le monde social s’est depuis vérifiée jusqu’aux plus hautes instances politiques. En Amérique, disait l’auteur des Raisins de la colère, les pauvres ne se considèrent pas comme des exploités, mais tout bonnement comme des millionnaires en devenir.

Quand on veut perdre l’idée qu’il existe des mondes sociaux différents, pour mieux clamer que tout est enveloppé désormais dans la classe moyenne, il suffit de passer à côté d’éléments fondamentaux de la réalité, comme on le fait volontiers ces dernières années.


La société a-t-elle changé ? Oui. Cela est indéniable. Mais ce qui change aussi surtout est le discours sur la société. Ce discours est de plus en plus modelé par des milliardaires déguisés en technocrates. Dans un système qui sécrète l’enrichissement constant des leurs, l’entreprise et l’entrepreneur ont été fétichisés. Dans ce cadre, même la cupidité en vient à être considérée comme un moteur social. Et ces rouages destructeurs sont masqués par un culte méritocratique. Réussissent ceux qui le veulent, veut-on nous faire croire pour justifier tant de vies broyées.

Il nous faudrait sortir des sentiers de cette culture abattue où la réussite matérielle est envisagée comme une suprême vertu. Mais comment ? Tandis que certains s’affairent à flotter sur d’autres planètes, en croyant que l’avenir humain se trouve sur Mars, la particularité de ce système terrestre, fondé sur l’idéal de la classe moyenne, est d’engendrer une terrible passivité sous l’effet du confort et de l’indifférence.

Autrement dit, nous vivons dans un monde que nous n’avons pas fait. Et nous le subissons, comme la loi de la gravité.

La publicité s’emploie à nous faire croire que nous sommes tous des rebelles. Ne sommes-nous pas plutôt bien soumis à l’ordre établi, même si nous ne nous envisageons pas ainsi ? Ce monde se maintient du fait que nous croyons avoir vraiment quelque chose à perdre à trop tenter de le changer. Le flottement social qui en résulte peut être considéré comme une réaction compréhensible au sentiment de notre impuissance.

Oui, notre monde s’ennuie. Pour chasser l’ennui, il s’enivre sans cesse de nouvelles diversions qui l’empêchent de repenser sa condition. Tout un univers de faux-semblants s’est créé pour le divertir et l’aider à supporter ses longues privations d’amour-propre au travail, pour l’encourager à continuer de tourner en rond, pour l’empêcher de penser plus loin que son nez. Vous êtes invités, par exemple, à discuter du sexe de M. et Mme Patate, pour la plus grande joie de la publicité.

Dans ce monde où la puissance du marché n’a plus de frontières et où les seuls élans nationaux sont voués à protéger l’industrie, la société dont on prétend se soucier n’a plus de nom ni de visage. Il s’agit plutôt d’un amalgame éthéré de consommateurs à cibler, peu importe qui et où ils sont.

Reste qu’il y a bien quelque chose de particulièrement malsain, en ces temps de pandémie, à l’idée de vouloir sauver la classe moyenne d’ici, alors même que la précarité de la majorité n’a jamais été aussi visible et exposée. C’est elle qui, encore une fois, est sommée de « travailler fort », pour reprendre une des expressions fétiches de Justin Trudeau et de François Legault, dans l’attente d’un avenir incertain qui se dessine fort bien sans elle.

26 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 1 mars 2021 03 h 50

    Belle réflexion...

    Il me semble que l'ennui de la classe moyenne serait moins grand si chacun remplaçait son besoin de consommer par l'altruisme (le souci de l'autre) Aux moutons victimes de la publicité, je souhaite une prise de conscience qui les éclairerait dans leur poursuite du bonheur. Le travail pour l'argent et l'argent pour la consommation conduisent à la déception ,sinon à la dépression. Il faut un idéal.

    Ayez une cause et engagez-vous, nous dit Guy Rocher à 95 ans. Engageons-nous pour la planète et soyons cohérents.On ne peut, en même temps, consommer plus,plus,plus et prétendre protéger l'environnement.

    Peut-on être heureux d'avoir Mars et la Lune tout en laissant des millions d'affamés peupler la Terre?

    • Cyril Dionne - Abonné 1 mars 2021 09 h 32

      J'aime bien votre commentaire M. Domingue, mais malheureusement, j'y vois quelques coquilles.

      S’il y a des affamés partout sur la planète, cela nous conduit toujours à une surpopulation qui fait table rase des écosystèmes marins et terrestres en ce bas monde et participe à l'éradication des populations végétales et animales en bonne et due forme. Que veulent les immigrants lorsqu'ils viennent en pays occidentaux? Pardieu, c'est de consommer comme nous.

      Ensuite, pour la classe moyenne, l'altruisme et la consommation ne font pas bon ménage. C'est une contradiction. Essayez maintenant la simplicité volontaire que les pauvres font de façon involontaire.

      Nous avons adopté, et ceci, pour le meilleur ou pour le pire, la politique de celui qui a les plus de jouets, gagne. En fait, nous sommes plus pauvre qu’on le pense, mais c'est la technologie qui masque notre manque à gagner. La plupart des « bébelles » que nous consommons à bas prix nous parviennent de pays en voie développement avec leur population d'esclave qui les fabrique.

      Pour Mars et la Lune, tout simplement misère. N’est-ce pas suffisant d’avoir saccagé notre planète bleue? Y vivre aussi sera hors de prix?

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 mars 2021 10 h 48

      C'est tellement vrai. Les nouveaux maitres du monde nous ont convaincus que «les pauvres ne se considèrent pas comme des exploités, mais tout bonnement comme des millionnaires en devenir». C'est l'agonie de l'idée du « ruissellement », fausse théorie que la baisse d'impôts pour les plus riches va nous rendre tous heureuse et épanouie.
      Hier, aux nouvelles, une petite fille de neuf ans a crié pendant son cours scolaire virtuel qu’elle avait faim. Dans le pays qui se vante du plus grand nombre de milliardaires au monde, il y'a 18 millions d'enfants qui n'ont pas à manger. Voilà notre économie éhontée basée sur la glorification de la cupidité.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 1 mars 2021 11 h 31

      "Peut-on être heureux d'avoir Mars et la Lune tout en laissant des millions d'affamés peupler la Terre?" Vous posez la VRAIE question M. Domingue.

  • Richard Lapointe - Abonné 1 mars 2021 05 h 48

    C'est ce qui se passe avec une bonne partie de la classe moyenne.

    Extrait d'une article paru dans Le Devoir du 12 septembre 2018

    ''Ses recherches (Angus Deaton, prix nobel d'économie) avec sa consoeur économiste à l’Université Princeton et conjointe dans la vie, Anne Case, les ont toutefois amenés, il y a quelques années, à remarquer un phénomène étonnant et beaucoup moins réjouissant : au lieu de continuer de reculer comme partout ailleurs, le taux de mortalité des Américains blancs s’est soudainement mis à remonter, particulièrement chez les personnes peu scolarisées âgées de 45 à 54 ans. (,,,)
    Concentré chez les Américains blancs peu scolarisés, le phénomène s’observe à la grandeur des États-Unis, aussi bien dans les campagnes que dans les centres-villes, chez les hommes, mais aussi chez les femmes. Dans certains cas, la situation de ces tranches de la population s’est tellement détériorée que l’avantage dont ont historiquement bénéficié les Blancs sur les Noirs a complètement fondu et que l’espérance de vie dans une grande partie des Appalaches est inférieure à celle du Bangladesh.''

  • Yvon Montoya - Inscrit 1 mars 2021 06 h 12

    Justement votre collègue MacArthur nous parle « la loi de la populace » comme nouveau Maccartisme. Cela a un gout presque durassien que de vous lire après le pamphlet anti-populace. Merci.

  • Angélique Santamaria - Abonnée 1 mars 2021 07 h 12

    Une direction politique ?

    Ce qui manque cruellement aux salariés (ceux qui ne vivent pas de leurs rentes), c'est une direction politique. La chute du mur de Berlin a entrainé avec elle tous les espoirs d'un autre monde possible. Aujourd'hui, qui descend dans la rue pour autre chose que des luttes économiques défensives ? En 2012, la jeunesse québécoise semblait bien partie. Et puis, tout est retombé, emporté par les revendications bassement matérielles de sa direction politique qui se cherchait seulement un place bien chaude dans le prochain gouvernement.

    • Clermont Domingue - Abonné 1 mars 2021 10 h 42

      Vous avez bien raison. Les chefs des carrés rouges ont été vite récupérés par les organisations politiques et syndicales. Le matérialisme est quelque chose de très puissant.

    • Germain Dallaire - Abonné 1 mars 2021 11 h 48

      Vous avez bien raison Mme Santamaria de parler de l'absence de direction politique. La majorité de la gauche a embarqué dans la mondialisation. À partir de là, elle avait les mains liées. Aujourd'hui, elle appuie la mode woke mais cette mode s'intègre parfaitement dans le néo-libéralisme dans la mesure où elle met l'accent sur les individus. D'ailleurs, cette mode est aussi appuyé par nos idéologues en chef qui sévissent dans les médias et les journaux. Même la publicité l'appuie. Cherchez l'erreur. Les gens se paient une bonne conscience à pas cher. Mais revenons à la gauche. La pandémie a cruellement montré l'état de délabrement du secteur public. Après nous avoir abreuvé jusqu'à plus soif du terme des anges gardiens, un terme qui pue la mauvaise conscience et la manipulation, M. Legault trouve le moyen de procrastiner depuis plus d'un an dans ses négociations avec le secteur public. Il préfère engraisser le secteur privé. Avez-vous entendu QS dénoncer l'attitude du gouvernement dans ses négociations avec ses employé(e)s? Pas moi. Ça dit tout.

    • Christian Roy - Abonné 1 mars 2021 13 h 38

      "En 2012, la jeunesse québécoise semblait bien partie." - Mme Santamaria

      Ouais, mais l'élan a collé au fond de la casserole "Made In China".

    • Bernard Plante - Abonné 1 mars 2021 13 h 52

      "En 2012, la jeunesse québécoise semblait bien partie."

      En 2012 le mouvement a été cassé par le PLQ qui, devant la tangente que le débat prenait en s'étendant graduellement à l'ensemble de la société, a joué la carte de la peur et de la loi et l'ordre. Ça a fonctionné. Et depuis nous dormons au gaz.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 1 mars 2021 07 h 20

    La "gobalisation"...du verbe gober, comme des poissons...

    Ça représente un peu l'image de cette société de consommation où chaque citoyen n'est que ça: un consommateur. Il y a les gros, les petits et les moyens."... la particularité de ce système terrestre, fondé sur l'idéal de la classe moyenne est d'engendrer une terrible passivité sous l'effet du confort et de l'indifférence." "Le flottement social qui en résulte peut être considéré comme une réaction compréhensible au sentiment de notre impuissance." Forts de notre impuissance: nous gobons...

    • Christian Roy - Abonné 1 mars 2021 13 h 47

      À prévoir: un désert de Gobie à l'échelle de la planète.

      Qui dit qu'un jour, une civilisation extraterrienne ne fera pas circuler un véhicule sur la 3e planète du système solaire pour y observer les mêmes paysages que ceux présentement captés sur Mars ?