Les amis noirs

Ceci n’est pas une chronique sur la nomination de Benoit Charette comme ministre responsable de la Lutte contre le racisme. Il s’agit plutôt de réagir à cette idée lancée lors de la conférence de presse annonçant sa nomination mercredi matin, et répétée à maintes reprises depuis, selon laquelle M. Charette est un candidat pertinent pour la lutte contre le racisme parce que sa conjointe est d’origine haïtienne, et que ses enfants sont métissés.

Il faut dire que le nouveau ministre n’a pas invoqué sa famille de lui-même lors de son premier discours, mais que ce sont les journalistes qui l’ont amené sur ce terrain. L’intention est donc ici non pas de critiquer l’homme personnellement, mais d’examiner cette croyance populaire selon laquelle être en contact avec des personnes racisées dans son environnement proche mène nécessairement — le mot-clé ici est nécessairement — à une plus grande sensibilité.

C’est une idée qui fait beaucoup réagir autour de moi chaque fois qu’elle est mobilisée dans l’espace public, car nous sommes nombreux à en vivre l’envers de la médaille. C’est-à-dire que des personnes de la majorité avec lesquelles on a été en couple, on a des liens familiaux ou même d’amitié utilisent nos noms pour « prouver », en quelque sorte, leurs valeurs, leur ouverture d’esprit, leurs connaissances, la pertinence de leur point de vue sur des questions sociales épineuses. Je dis « utilisent », car c’est bien souvent comme ça que l’invocation est vécue. Comme une instrumentalisation.

Pourtant, on ne dirait jamais qu’un homme qui a une mère (n’est-ce pas !), ou qui est en couple avec une femme, ou qui est père d’une jeune fille est nécessairement sensible à la condition féminine. Enfin, si. Certains ont déjà fait des déclarations d’une telle absurdité lorsqu’ils étaient accusés d’inconduite sexuelle. Mais au moins, on reconnaissait mieux le manège pour ce qu’il était, soit une absurdité. Et on ne demanderait pas, en conférence de presse, à un homme nommé ministre responsable de la Condition féminine (serait-il même nommé ?) de nous parler de sa conjointe pour illustrer sa maîtrise du dossier.

Si tous les hommes ont des femmes dans leur entourage, mais que le patriarcat existe quand même depuis des millénaires, c’est que les liens familiaux ne suffisent pas seuls à abattre les préjugés, lorsqu’ils existent. Il peut y avoir des pères très aimants qui vont encourager leur fille à faire ce qu’elle veut dans la vie, peu importe si ses rêves correspondent aux idées traditionnelles du genre ou non. Et il y a des pères tout aussi aimants et dévoués qui vont laisser leurs idées préconçues sur le genre avoir une forte influence sur les comportements qu’ils récompensent et ceux qu’ils découragent chez leur fille. Et aussi, bien sûr, une myriade de nuances entre ces deux exemples.

Si l’on est de plus en plus apte, comme société, à comprendre les liens complexes entre amour, amitié et inégalités de genre, on devrait aussi être en mesure de mettre fin à la pensée magique du type « je sais de quoi je parle, j’ai un ami (ou conjointe, collègue, ou enfant) noir », et à l’instrumentalisation qu’elle implique toujours.

On devrait pouvoir comprendre que le contact ne suffit pas, en grande partie parce que les inégalités de pouvoir subsistent. Par exemple, il n’est pas rare d’entendre encore une variation sur le même thème : « Je suis sensible à certaines réalités, car j’ai beaucoup voyagé, j’ai passé du temps en Afrique. » Parfois, voyager permet des échanges qui font évoluer les mentalités. Parfois, la personne qui tient ce genre de discours a été parachutée dans un poste de direction pour une ONG opérant dans un pays dont elle ne connaissait à peu près rien, et les « locaux » avec qui elle était en contact étaient presque toujours ces subalternes malgré leur niveau supérieur d’expérience, et l’expérience de voyage a finalement normalisé des rapports de pouvoir issus de l’âge d’or du colonialisme.

Parfois, aussi, un médecin qui travaille avec des infirmières et des préposées aux bénéficiaires qui sont en bonne partie des femmes noires va se sensibiliser à certaines réalités au contact de ses collègues. Et d’autres fois, les dynamiques profondément inégalitaires entre les corps de métiers dans les hôpitaux québécois ne feront que renforcer l’idée plus ou moins consciente que certaines personnes sont destinées à en servir d’autres.

Parfois, une personne qui adopte un enfant autochtone fera énormément d’efforts pour appuyer cet enfant dans son développement identitaire. Et d’autres fois, cette adoption sera vécue par cet enfant comme une violence, et le parent aura des préjugés culturels qui lui feront du mal. On en a beaucoup parlé dernièrement, notamment en nommant le fait que la DPJ agit dans plusieurs cas en totale continuité avec la logique des pensionnats autochtones.

Dans tous ces cas, les extrêmes positifs et négatifs sont possibles, ainsi que plusieurs zones grises entre les deux. On en comprend finalement que ce qui fait les valeurs d’une personne, ce sont ses comportements, et non la quantité de tampons dans son passeport ou l’identité de ses proches. Comme l’écrivaient certaines personnes sur les médias sociaux mercredi : l’expertise dans la lutte contre le racisme n’est pas sexuellement transmissible.

Heureusement, les Québécois sont de plus en plus nombreux à comprendre que les relations interculturelles et interraciales sont complexes, comme toutes les relations d’ailleurs, que c’est par l’écoute qu’on apprend à se respecter. Que tout le monde (tout le monde !) fait des erreurs et que nous avons tous encore beaucoup de choses à apprendre sur l’expérience de vie des personnes qui ne nous ressemblent pas. Et que respecter ses proches, ce n’est pas utiliser leur identité comme des boucliers magiques contre les questions difficiles — particulièrement dans l’espace public.

Si les échanges autour de la nomination de Benoit Charette permettent au moins de lancer une réflexion sur la pertinence de ce genre de réflexes rhétoriques douteux malheureusement encore très répandus, ce sera déjà une petite avancée dans la fameuse lutte contre le racisme.

68 commentaires
  • Joane Hurens - Abonné 25 février 2021 00 h 51

    Mise au point

    Excellente mise au point, madame Nicolas. Je tremble déjà à la pensée de la pluie de commentaires désobligeants non mérités, injustes et rageurs que vous recevrez dans la section commentaires du Devoir.

    Continuez. Parce que vous avez raison.

    • Pierre Robineault - Abonné 25 février 2021 11 h 08

      Vous avez peut-être raison vous-même! Car je sens moi aussi que cette chronique ne lui a fait que grand bien. Excellente thérapie.

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 février 2021 12 h 01

      Je viens de lire la chronique de Mme Nicolas et les commentaires. Je dois souligner que la chronique tout autant que les commentaires qu'ils expriment un déaccord ou une approbations sont respectueux jusqu'à date. Enfin on pourra débattre des vrai questions dans le but de les régler. Personnellement je crois qu'il faut laisser la chance au coureur tout comme je crois qu'il faut le faire pour la commissaire à la lutte contre le racisme à Montréal Mme Bochra Manaï. Comme le dit Mme Nicolas "On en comprend finalement que ce qui fait les valeurs d’une personne, ce sont ses comportements, et non la quantité de tampons dans son passeport ou l’identité de ses proches." Ce qui sera particulièrement à surveiller à mon sens c'est la capacité que les deux auront à travailler ensemble.

    • Céline Delorme - Abonnée 25 février 2021 13 h 26

      Mme Hurens:
      Je suis d'accord avec Mme Hurens et Mme Nicolas sur le point: "Ce qui fait les valeurs d’une personne, ce sont ses comportements, et non la quantité de tampons dans son passeport ou l’identité de ses proches."
      Mais Mme Nicolas oublie un item important dans sa liste: comme son sujet est "la race" il faudrait ajouter que les valeur d'une personne tiennent à ses comportements et pas à sa couleur de peau ou son origine ethnique.
      Citations: Gilles Vigneault: "Tous les humains sont de ma race."
      Citation de Joséphine Bacon: "Je m'appelle humain."

    • Clermont Domingue - Abonné 25 février 2021 16 h 04

      Madame Hurens;
      Serait-il opportun de signaler à Mme Nicolas que les comportements d'une personne tiennent de ses valeurs et non l'inverse?

  • Nadia Alexan - Abonnée 25 février 2021 04 h 08

    Parfois, une tragédie personnelle nous aide à cultiver l'empathie pour autrui.

    Au contraire. Parfois, la proximité à la personne discriminée aide à la compréhension. Par exemple, le vice-président des États-Unis, Dick Cheney a appuyé les revendications lesbiennes quand il a découvert que sa fille en faisait partie.
    Malgré l'opposition de nombreux dirigeants du Parti républicain, Nancy Reagan a fait pression pour la recherche sur les cellules souches, à cause de la maladie d'Alzheimer de son mari, Ronald Regan. Pierre-Hugues Boisvenu a fondé l'Association de défense des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD) après que sa fille était assassinée.

    • Pierre Bernier - Abonné 25 février 2021 10 h 35

      « Parfois, la proximité à la personne discriminée aide à la compréhension. »
      Bien sûr.

      Ceci dit, heureusement qu’il n’est pas nécessaire d’avoir souffert de toutes les maladies pour s’avérer apte à bien les soigner.

    • Francis Dupuis-Déri - Abonné 25 février 2021 12 h 02

      @Nadia Alexan : vous êtes d'accord avec Émilie Nicolas (je ne comprends votre «Au contraire» au début de votree commentaire), puisque c'est exactement ce que dit sa chronique : parfois, cela facilite l'empathie.

      Mais elle dit aussi : parfois, pas du tout (mais que certaines personnes continues à brandir ces relations comme des médailles de bonne conduite).

      Et elle dit aussi qu'il y a des nuances entre ces deux extrêmes.

  • Pierre Boucher - Inscrit 25 février 2021 04 h 09

    TOC

    Il y a des traitements efficaces contre le TOC.

    • François Poitras - Abonné 25 février 2021 08 h 44

      Panélistes politiques à l'émission Patrice Roy en direct (RDI), le politicologue Christian Dufour a rabroué Emilie Nicolas en qualifiant son assertion d’énorme sophisme. Le chiquage de guenille anti-québécois est sans fin. Tel Fabrice Vil accusant Benoit Charrette de vivre le racisme par procuration !

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 25 février 2021 09 h 27

      Tenez nous au courant de vos progrès :)

    • Françoise Labelle - Abonnée 25 février 2021 15 h 51

      M. Poitras,
      vous auriez dû fournir un peu de contexte. M.Dufour critiquait l'analogie de genre/sexe (j'ai une mère donc je peux parler au nom des femmes) et celle de race arguant qu'il y plus de différences entre les hommes et les femmes qu'entre les races. Pour M,Dufour, y a-t-il des différences telles entre hommes et femmes au point qu'elles justifieraient le port du voile pour les femmes, un salaire moins élevé, etc.? Très discutable.

      Et il n'y a pas de sophisme là; simplement une différence de point de vue. Pour M.Dufour, il semble tout à fait acceptable que le PM albertain Jason Kenney ou Rob Ford parle au nom des québécois du seul fait qu'ils sont des potes à Maxime Bernier. Pourtant, il n'y a pas là de différence raciale majeure. Partagez-vous l'étrange point de vue de M.Dufour?
      Le valet noir à De Funès: - Est-ce que c'est parce que je suis noir que vous me parlez comme ça?
      De Funès: - Non, non, non, vous n'êtes pas noir !

      M.Maltais Desjardins,
      j'ai failli répliquer la même chose que vous à ce commentaire inutile. Il s'agit d'ailleurs d'un cas de pratique illégale de la médecine.

  • Raynald Blais - Abonné 25 février 2021 06 h 10

    En noir et blanc

    Malgré sa conclusion humaniste et anthropocentrique décevante, « ce qui fait les valeurs d’une personne, ce sont ses comportements », Mme Nicolas soulève pertinemment dans sa chronique le côté systémique du racisme, ne serait-ce qu'en soulignant la généralisation d’emplois subalternes occupés par les Afro-Américains malgré des expériences et connaissances supérieures. Lorsque l’un d’eux arrive à occuper un meilleur emploi, il y arrive d’abord pour sa vision humaniste du racisme, comme celle défendue par le premier ministre, puis pour sa compétence.
    Ce n’est pas différent pour un blanc. Lorsque j’ai pu décrocher enfin l’emploi qui m’a permis d’exercer mes talents, j’ai dû sous-entendre à l’entrevue, dernière des trois étapes de sélection, que j’étais un "suceux de boss" pour vaincre les derniers concurrents qui étaient aussi compétents que moi. Il n’y a pas que le racisme qui est systémique, les valeurs de la classe dominante de ce que doit être un bon employé le sont également.

  • Yvon Montoya - Inscrit 25 février 2021 06 h 44

    Je me demande avec quels arguments va-t-on critiquer votre lumineux texte si évident, si lucide. En complément, je vous propose de lire celui de Rima Elkouri dans La presse au titre de « Remède contre le racisme » ( superbe texte aussi) puis celui de Boukar Diouf. Aussi l’excellente étude, « L’immigration, source d'innovation en Allemagne » dans le journal Le monde concernant l'importance de l’immigration en Allemagne dont on a vu un exemple pour le vaccin anti-covid mais pas que...sans oublier la belle et lucide intervention dans La presse de M. C. Manfredi de l’Université McGill au titre de « Liberté universitaire et équité à l’Université McGill ». Tous ces textes avec le votre démontrent qu’une certaine intelligence plus subtile, plus a l’écoute, comprend véritablement la problématique. Merci.