L’aigle et le dragon

L’empreinte de son prédécesseur s’imprime sur la présidence Biden de multiples manières : l’irréductible trumpisation du Parti républicain et son armée de zombies qui enchâsse le Congrès dans une polarisation exacerbée ; l’irrémédiable enfermement de la politique dans un cadre rhétorique décalé vers la droite ; le legs d’un désengagement important du système international et la prévalence de la politique intérieure en politique étrangère… où l’opinion publique vibre aux chants des sirènes du nationalisme économique. En raison de son improvisation toxique, de sa vision étriquée,l’ancien président est parvenu à façonner le monde, à l’époque fantasmé, qu’il dénonçait à grands cris… un monde où l’assise des États-Unis s’érode, un monde où la confiance dans la Pax americana est évanescente, un monde où les alliés se font opportunistes et éphémères. Ainsi le gouvernement Biden est-il corseté dans un maillage de décisions qu’il lui faut défaire, démonter, démanteler pour reconstruire.

Ou peut-être pas tout à fait…

Avec 29 décrets présidentiels, 8 proclamations et 9 mémorandums en moins d’un mois, force est de constater que le président Biden est entré dans le Bureau ovale sur quatre roues motrices. La volonté de défaire l’architecture trumpienne est encore plus méthodique que ne l’avait été celle de son prédécesseur vis-à-vis d’Obama. Mais les choses sont peut-être moins tranchées qu’il n’y paraît de prime abord. Il en va ainsi des relations de l’aigle américain avec le dragon chinois.

Avant d’appeler pour la première fois son homologue chinois mercredi dernier, Joe Biden s’est d’abord rendu au Pentagone, où il a annoncé la création d’un groupe de travail sur la Chine. Il avait au préalable confirmé l’existence d’un poste créé par son prédécesseur à la Défense et consacré à ce pays (deputy assistant secretary of Defense for China) en y nommant Michael Chase. D’ailleurs, le USS Theodore Roosevelt et le USS Nimitz ont navigué en mer de Chine méridionale pour démontrer la capacité de la marine à « opérer dans des environnements difficiles » — et ce, même si, lors de son audition de confirmation devant le Congrès, l’amiral Philip Davidson, commandant l’Indo-Pacific Command (INDOPACOM), avait déclaré que les États-Unis ne seraient plus en mesure de gagner une guerre face à la Chine dans cette zone. Il reste que le message est sans ambiguïté, comme l’avait été l’invitation du représentant de Taïwan aux États-Unis à la cérémonie d’intronisation du nouveau président. La posture stratégique et la politique étrangère américaines à l’égard de la Chine s’alignent sur le message du gouvernement républicain précédent. Et s’inscrit dans un rapport de force.

D’ailleurs, dans son premier entretien téléphonique avec le président Xi Jinping, Biden a évoqué les pratiques commerciales déloyales, les violations des droits de la personne en Chine continentale et dans le Xinjiang, la répression à Hong Kong et les pratiques d’intimidation vis-à-vis de Taïwan. À la suite de cet appel, le président a d’ailleurs écrit sur Twitter qu’il « travaillerait avec la Chine pour autant que cela profite aux Américains ». Une fois encore, Biden ne se démarque pas vraiment de Trump.

Mais l’approche belliqueuse de l’ancien président n’avait été ni subtile ni totalement efficace. Plus encore, un rapport du Peterson Institute for International Economics établit que la guerre commerciale, l’imposition de tarifs douaniers et la faillite de l’accord commercial sino-américain de phase 1 ont en fait grandement nui à l’économie américaine, qui a ralenti par rapport à d’autres blocs économiques dans leurs relations avec la Chine.

Dans ce monde défini par l’héritage trumpien, le rapport de l’aigle avec le dragon doit être repensé.

D’un côté, ce gouvernement recourt aux leviers et aux outils de son prédécesseur pouraffronter Pékin que Linda Thomas-Greenfield, nommée par Biden ambassadrice aux Nations unies, a décrit lors de son audition au Sénat comme un « adversaire stratégique ». Dans cette perspective, le président continuera à sanctionner les pratiques de dumping sur le marché américain ou les subventions illégales à la production chinoise.

D’un autre côté, en délaissant le partenariat transpacifique, Trump a laissé le champ libre à Xi Jiping : avec la conclusion du Partenariat régional économique global (avec 10 membres de l’ASEAN et cinq autres États de la région pacifique), la Chine a réalisé un gain géopolitique substantiel. Elle est désormais partie prenante du plus gros accord de libre-échange au monde, dont elle est le seul poids lourd, pendant que les États-Unis ont regardé passer le train. Quant au bloc démocratique, appelé de tous ses vœux par le candidat Biden, qui devait théoriquement s’allier face au dragon chinois, il agonise déjà : l’Union européenne veut désormais pouvoir conclure ses ententes (y compris avec Pékin) sans devoir se prévaloir de la bénédiction de Washington. La Chine est donc un nécessaire, inévitable, incontournable partenaire. D’autant que certains dossiers mondiaux, comme les changements climatiques, ne pourront se dispenser de son accord tacite, sinon explicite. Il n’est plus possible d’ignorer la place de la Chine dans les grandes institutions onusiennes (où Pékin occupe désormais des postes clés et une place considérable — dirigeant 4 des 19 agences onusiennes et gagnant l’an passé un siège au Conseil des droits de l’homme des Nations unies). C’est pour cela que le nouveau «tsar» de Biden (titre informel pour désigner aux États-Unis le poste le plus élevé sur un dossier donné) sur la stratégie indo-pacifique est en réalité l’architecte du pivot asiatique d’Obama : il s’agit de restaurer la dynamique du partenaire adversaire.

Il y a peut-être un changement de ton. La volonté d’impulser une politique étrangère stable, prévisible, fiable pour les alliés, déterminée pour les autres, imposantes pour les ennemis. Et le changement de style pourrait amener le gouvernement en place à réaliser certains gains. Mais le fond demeure : parce que l’équilibre mondial a substantiellement changé en quatre ans, la politique chinoise de Biden est finalement beaucoup plus alignée sur celle de son prédécesseur qu’il n’y paraît de prime abord.

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