Prise d’otages

On ne parle que de ça tous les jours, depuis des semaines. Quand sera-t-on vaccinés ? Où sont les doses promises ? Arriveront-elles à temps ? C’est que la possibilité de retourner un jour à une vie « normale » en dépend. Et que chaque retard se calcule aussi en décès qui auraient pu être évités.

Le premier ministre Justin Trudeau répond toujours à peu près la même chose : on devrait avoir reçu des différentes compagnies toutes les doses de vaccin promises d’ici la fin mars, malgré les retards et les complications vécues en janvier et en février. Sauf qu’il ne peut pas donner trop de détails à la population. En effet, les ententes conclues avec les pharmaceutiques sont confidentielles.

La pression monte pour que le contenu des ententes du Canada avec Pfizer, Moderna, AstraZeneca et d’autres comparses devienne public. Et la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Anita Anand, insiste : « On ne veut pas mettre notre approvisionnement en vaccins à risque. » Traduction : si l’on déplaît aux pharmaceutiques en ne respectant pas les obligations contractuelles de secret, elles pourraient répliquer en cessant leurs livraisons. En entrevue avec le Toronto Star plus tôt cette semaine, la ministre Anand disait réfléchir beaucoup ces temps-ci au « pouvoir des grandes compagnies pharmaceutiques » et avoir envie d’écrire sur la question une fois la crise passée. Traduction encore ici : ces multinationales ont pris le Canada en otage, et il faudra bien en parler ouvertement ensemble si jamais on s’en sort indemnes.

Car il faut être clair. L’économie du pays tangue dangereusement en attendant la livraison de vaccins. Les travailleuses et travailleurs de la santé s’essoufflent à courir un marathon sans même qu’on leur donne une idée juste de la ligne d’arrivée. Les premiers ministres des provinces n’ont même pas accès eux non plus à l’information confidentielle d’Ottawa. Pourtant, l’obligation de base des élus, dans une démocratie, est de pouvoir donner l’heure juste à leurs concitoyens. Faut-il le rappeler, Justin Trudeau a battu Stephen Harper en 2015 en promettant un gouvernement « ouvert » et un retour à la transparence.

Sauf que cette transparence n’est plus de son ressort, que sa volonté soit là ou non. Ce sont les pharmaceutiques qui décident, car elles ont l’embarras du choix de pays avides de recevoir leurs produits. Elles dictent donc les conditions. Toutes les conditions. On apprenait en janvier que, pendant qu’on attend nos vaccins, les lobbyistes de Pfizer tentent de pousser le gouvernement fédéral à leur accorder une exonération d’impôt et des politiques fiscales plus avantageuses, en prévision du budget du printemps. Et si Ottawa leur dit non, quelles peuvent être les conséquences ? Difficile de le savoir dans la mesure où les termes de l’entente avec Pfizer sont, justement, confidentiels.

Je parlais donc de prise d’otages. Le gouvernement du Canada est pris en otage par les pharmaceutiques. Comme le commerce de détail et une grande partie des PME — le squelette de l’économie québécoise, faut-il le rappeler — sont pris en otages par Amazon. Comme le secteur de la restauration, qui constitue une bonne partie de l’âme d’une ville comme Montréal, est pris en otage par Uber. Comme les producteurs de l’alimentation locale sont de plus en plus eux aussi pris en otages par Walmart, Loblaws et Costco. Comme la qualité de vie de nos aînés est prise en otage par des compagnies propriétaires de résidences privées aux pratiques éthiques douteuses sur lesquelles notre gouvernement semble avoir très peu de contrôle. Comme nos démocraties et la qualité de nos débats sociaux, rien de moins, sont prises en otages par des géants comme Google et Facebook, au point que la stabilité politique d’un pays comme les États-Unis peut en être ébranlée.

Dans tous les exemples donnés ci-dessus, l’influence des grandes compagnies le plus souvent multinationales sur nos destins a monté en flèche depuis le début du XXIe siècle, ou même seulement dans les cinq dernières années. Les milliardaires ont ajouté des milliards de dollars à leur actif depuis le début de la pandémie. Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, vaut désormais à lui seul 186 milliards. Et, selon des analystes de Wall Street, Pfizer et Moderna pourraient faire 32 milliards avec la vente de leurs vaccins seulement dans la prochaine année. Cette accumulation indécente de richesse se déroule, bien sûr, sur fond de crise mondiale où on ne compte plus les personnes qui sombrent dans la pauvreté.

On a beaucoup dit, depuis le début de la pandémie, que la crise était l’occasion d’un retour au modèle de l’État-nation fort et du nationalisme de manière plus générale. Puisque les frontières sont fermées, les citoyens sont chez eux, entre eux, à écouter et à réagir aux mesures prises par leurs gouvernements. Au premier coup d’œil, l’hypothèse est intéressante. C’est avant qu’on se pose cette question : qu’est-ce que ces gouvernements contrôlent vraiment ? La réponse : beaucoup moins de choses qu’en 2010, qu’en 2000, qu’en 1980, qu’en 1970. Pour faire oublier cette perte de contrôle, ce statut d’otages, les États peuvent être tentés de lancer des politiques qui montrent de la « force », le plus souvent envers les plus vulnérables, sans s’attaquer aux géants hors d’atteinte. Il faut voir ces projets politiques pour ce qu’ils sont : des tentatives désespérées de nous distraire de ce déplacement des lieux de pouvoir.

La réflexion est d’autant plus urgente que la manière de faire le journalisme politique n’a pas assez évolué en conséquence depuis les années 1970, 1980, 2000. Si les décisions qui déterminent le sort de nos vies sont de moins en moins prises à Québec et à Ottawa, et de plus en plus dans des réunions d’exécutifs privés, ne faudrait-il pas aussi aller poser un peu plus de questions là-bas ? Dans la dernière année, on est toujours devenus un peu plus savants en épidémiologie et en santé publique. Mais a-t-on assez amélioré notre compréhension de ces grandes compagnies qui dirigent de plus en plus nos vies ?

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