Stressant Selye

L’endocrinologue Hans Selye (1907-1982) est une célébrité de l’histoire médicale québécoise et internationale. On lui attribue, en effet, la découverte de la notion de stress, ou syndrome général d’adaptation, depuis un article paru en 1950 dans le British Medical Journal. Surnommé le « Einstein de la médecine », Selye a quelque chose du héros plus grand que nature.

Dans Le stress d’une vie (Multimondes, 2021, 270 pages), le journaliste et vulgarisateur scientifique Mathieu-Robert Sauvé raconte avec vivacité « l’étonnant parcours » de ce chercheur original, obsédé par la quête du prix Nobel. Fidèle à sa manière qui consiste à pratiquer le genre biographique dans un style journalistique et essayistique, comme il l’a fait récemment pour présenter l’œuvre du psychologue Richard E. Tremblay dans La violence des agneaux (Québec Amérique, 2019), Sauvé trace ici un portrait admiratif du docteur Selye, sans taire sa part d’ombre. Le découvreur du stress est tout un personnage, si bien que son biographe se permet même de le mettre en scène dans des extraits scénarisés d’un film imaginaire sur sa vie.

Né à Vienne, mais passant son enfance dans le village hongrois de Komárom, il aurait, à 11 ans, évité de justesse le peloton d’exécution pour avoir nargué l’occupant tchécoslovaque. Élevé à la dure par un père hongrois, chirurgien et militaire, qui lui enseigne l’entêtement et par une mère autrichienne, plus mondaine que maternelle, qui lui transmet le goût de la discipline et de l’ambition, le petit Hans, entouré de gouvernantes, parle déjà l’allemand, le hongrois, l’anglais et le français à l’âge de quatre ans. Il ajoutera le tchèque et le slovaque avant la fin de son secondaire et apprendra, à l’âge adulte, en quelques mois, le portugais et l’italien.

Détenteur de deux doctorats de l’Université de Prague — en médecine et en chimie —, il visite Montréal en étudiant en 1932, mais s’y installe pour de bon en 1936 avec sa femme américaine, Frances Love. Violoniste virtuose, cette dernière deviendra médecin, diplômée de McGill en 1942, avant de se séparer de Selye, qui se remariera deux fois.

En 1945, Selye quitte McGill pour l’Université de Montréal, où il fonde l’Institut de médecine et de chirurgie expérimentales. C’est là qu’il mène à bien ses études sur le stress, en sacrifiant une quantité phénoménale de rats. L’histoire de cette découverte est captivante.

En 1924, à 17 ans, étudiant en médecine à Prague, Selye assiste son professeur dans une clinique. Il s’étonne du fait que tous les malades, peu importe la cause de leur visite, ont un air malade et présentent des symptômes semblables : langue épaisse, troubles gastro-intestinaux, douleurs articulaires, rougeurs, fièvre, etc. Son professeur lui dit que c’est normal et lui suggère d’oublier ça. Selye, pourtant, reviendra à la charge, en 1936, dans Nature, en évoquant le syndrome général d’adaptation en trois phases — alarme, résistance et épuisement —, qui deviendra le fameux stress, en 1950, et qui explique le même air malade des malades en tous genres.

Pour cette découverte, Selye rêvait d’obtenir le Nobel de médecine, qui lui échappera malgré 17 nominations. Cruauté du sort, Roger Guillemin, un de ses anciens étudiants, obtiendra le prix en 1977 pour sa découverte des neurohormones.

Chercheur de génie et bourreau de travail, Selye, sous l’influence de sa mère, développe très tôt dans sa vie « une admiration pour les grands de ce monde » et un culte de l’excellence. Il dévore les biographies de savants et d’artistes et lit les classiques. L’homme, de toute évidence, ne se sent chez lui qu’en compagnie de personnages remarquables et souhaite être reconnu comme un de ceux-là.

Cette haute opinion qu’il a de lui-même en fait un chef de laboratoire au « style paternaliste, voire autocratique », note Sauvé. Dans la biographie qu’elle lui a consacrée en 1992 — la référence principale de Sauvé —, l’écrivaine et médecin Andrée Yanacopoulo évoque le charme et la galanterie de Selye, mais elle ajoute, en résumant les témoignages d’anciens collègues du chercheur, que « c’était un dictateur […] un tyran, un despote ». En 1999, Alain Stanké, éditeur de Selye, révélera que ce dernier carburait au Valium ! Pour résister au stress, probablement, sa grande découverte, qui, selon Sauvé, sera la cause de sa mort.

Égocentrique — il déshéritera deux de ses cinq enfants et sera en délicatesse avec le fisc en 1981 pour des impôts dus — et en quête de gloire, Selye, dans ses livres à succès, défendait l’idée morale d’un « altruisme égoïste » selon lequel l’« égoïsme naturel » nous mène à être utiles aux autres puisque nous avons besoin de la reconnaissance d’autrui pour consolider la valeur de notre ego. Après la main invisible d’Adam Smith, celle de Selye ? Les morales tirées de la nature sont toujours douteuses.

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