Tenir bon

Tu n’en peux plus.

Comme tout le monde, tu vis avec la pandémie, le confinement, le couvre-feu.

Mais pendant qu’à la télé on parle des snowbirds fâchés contre les restrictions sur les voyages, toi, il y a ta mère, ton oncle, ta cousine, tes voisins qui sont sur la ligne de front depuis des mois. En CHSLD, dans les hôpitaux, comme préposés aux bénéficiaires ou à l’entretien ménager. Ou encore à l’usine de transformation alimentaire, ou dans les entrepôts.

Pas facile d’avoir accès à du temps de qualité avec les adultes autour de toi. Pour certains, il y a les navettes qu’ils doivent attraper aux petites heures pour se rendre à leur quart de travail, loin là-bas. D’autres sont pris dans le transport en commun, qui prend une heure et demie pour les amener au centre-ville. Trois heures de vie, aller-retour, prises à la famille et à la communauté, chaque jour. On parle d’amener une ligne de métro rose à Montréal-Nord depuis des années. Mais c’est vraiment loin d’être fait.

Pas facile non plus de rester concentré à l’école. Au printemps dernier, ça a tout pris pour que ton centre de services scolaire s’ancre dans la réalité de ton quartier, où ce n’est pas tout le monde qui a accès à Internet à la maison, et encore moins à un ordinateur portable ou à une tablette. Quand une classe doit entrer en quarantaine parce qu’un élève a attrapé la COVID, ça désorganise encore le rythme de l’apprentissage, encore un an plus tard. Tu sens les jeunes autour de toi qui glissent, qui se démotivent et qui savent très bien que, dans le collège privé là-bas, ou même dans les écoles publiques de gentilles banlieues, ça ne se passe pas comme ça.

Même si tu as ce qu’il faut, en théorie, pour faire tes devoirs, la réalité est plus complexe. Peut-être que tu as faim. C’est que le nord-est de Montréal-Nord est un désert alimentaire et que se rendre à l’épicerie en autobus avant le couvre-feu, avec les horaires de travail de tes parents, ce n’est pas toujours évident. Ou peut-être que ta famille est trop nombreuse pour ton petit logement, et qu’il est difficile d’y trouver un coin tranquille. Et peut-être que cet appartement fait partie des nombreux édifices du secteur où il y a des problèmes de moisissures dont le proprio ne s’occupe pas. Bref, tu respires mal. Mais sortir, c’est compliqué. Et pas qu’à cause de la pandémie.

Même avant que les problèmes de la COVID-19 entrent dans ta vie, il n’était pas facile de circuler dans le quartier et de passer du temps avec tes amis. Vous n’avez pas de grand salon ou de cour extérieure privée pour discuter ensemble. Donc, vous vous retrouvez dans les parcs, ou dans une ruelle, ou sur le terrain d’un restaurant de fast-food, ou même à la bibliothèque. Partout, on vous fait souvent sentir qu’on dérange. Si ce ne sont pas les gardiens de sécurité, ce sont les policiers, qui vous interpellent pour tout ou pour rien. Le sentiment d’être coincé est amplifié depuis la pandémie. Vraiment, tu n’en peux plus.

Tu n’en peux plus, mais tu n’as pas le droit de ne plus en pouvoir. Si tu perds patience ou exprimes ta colère ou laisses la frustration bouillir en toi devant la mauvaise personne, ta vie peut en être bouleversée. Un jeune d’un autre quartier serait perçu comme un ado en détresse, qui a besoin de soutien psychologique ou financier. Toi, il y a plus de chances que tu sois vu comme un jeune à risque, prêt à sombrer dans la délinquance, ou qu’on te colle un dossier qui te suivras toute ta vie. Les autres peuvent avoir des problèmes de santé. Toi, tu te bats pour ne pas être étiqueté comme un problème de sécurité. Tu es encore un enfant, mais tu dois avoir le contrôle de soi d’un adulte déjà particulièrement mature.

Et c’est vrai qu’il y en a, des problèmes de sécurité. Avec la pandémie et la crise économique, de plus en plus de gens développent des dépendances en lien avec leur anxiété et leur mal d’être. Qui dit plus de substances en circulation dit plus de revendeurs, et donc plus de rivalités et de transactions qui peuvent mal virer.

Tu entends des voix qui s’élèvent pour demander plus de présence policière pour répondre à la crise. Tu ne doutes pas que le gouvernement va agir rapidement, même au risque de t’étouffer encore un peu plus. Tu as attendu toute ta vie que vienne le temps d’offrir des logements abordables, ou d’améliorer le transport en commun, ou de veiller à la sécurité alimentaire, ou d’amener Internet dans les foyers, ou de développer des espaces verts, ou de renvoyer cet enseignant qui pourrissait la vie des jeunes à Henri-Bourassa, ou de développer une stratégie de prévention en santé mentale qui prenne en compte les réalités de ton quartier, ou de financer correctement les organismes qui tiennent le filet social à bout de bras, ou de combler le manque de médecins de famille, ou d’ouvrir une clinique de proximité pour la santé communautaire du nord-est de Montréal-Nord. Mais lorsqu’il y a des coups de feu, tout de suite, l’État répond présent, avec ses agents. Pour ça, il y a toujours de l’argent. Tu n’en peux plus non plus des doubles standards.

C’est février, et on va célébrer tous les jours des personnalités plus grandes que nature qui ont façonné l’Histoire des Noirs. Toi, chaque matin, malgré les forces sociales qui t’étouffent, tu continues à sortir du lit et à tenir bon, pour les gens autour de toi qui tiennent aussi bon pour toi. Tu n’as peut-être pas ton visage sur une affiche. Mais tu mérites tous les honneurs parce que tu restes debout, et que tu continues de foncer.

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